Une observatrice a vu à Gisenyi 584 bulletins pliés
à l'identique, qui portaient tous la même empreinte digitale
à côté du symbole du FPR, d'autres ont vu des urnes pleines
et non fermées, des bulletins de vote favorables à
l'opposition jetés dans un coin de l'isoloir, des listes
remplies, comme si tout le monde avait voté, alors que les électeurs
retardataires arrivaient encore.
Rwanda - Le FPR du président Kagamé rafle près de 75 % des
suffrages aux élections législatives de cette semaine
Polémique autour d'un sacre attendu
Chacun s'attendait au triomphe du parti présidentiel. Mais
les observateurs s'interrogent sur la régularité du vote.
Péché de jeunesse ou fraude manifeste ? COLETTE
BRAECKMAN,
envoyée spéciale
KIGALI
Dernière pièce de l'édifice institutionnel, les élections
législatives, après le référendum puis les élections présidentielles,
se sont achevées au Rwanda par la désignation de 24 femmes
à des sièges de sénatrices. Mais le véritable suspense n'a
porté que sur l'issue des élections directes qui
ont envoyé 53 députés au Parlement. Le FPR (Front
patriotique rwandais), renouvelant le succès remporté lors
des élections présidentielles, a affiché un score de 73,78
%, devançant largement ses rivaux, le parti social-démocrate,
qui recueillait 12,31 %, des voix, et le parti libéral qui en
obtenait 10,56.
Paradoxalement, ce dernier round électoral a suscité moins
de passion mais aussi plus de polémiques que les présidentielles
remportées haut la main par le président Kagamé avec 95 %
des suffrages. Premier sujet de contestation, la participation
au vote : alors que la Commission électorale annonçait une
participation de 96,48 %, les observateurs unanimes relevaient
que
cette fois les électeurs ne s'étaient pas bousculés pour émettre
leur vote.
Joseph, un citoyen « lambda » de Kigali, confirme cette désaffection
: C'était jour de congé, je ne me suis pas levé pour aller
voter, sachant bien que les jeux étaient faits. Je l'avais déjà
compris en voyant de quelle manière Twagiramungu avait été
évincé face à Kagamé.
En réalité, dans le calme feutré de Kigali, l'interprétation
de ces élections donne lieu à d'âpres débats, parmi les
Rwandais et plus encore parmi les observateurs étrangers,
discussions qui pourraient se résumer par le thème de la
bouteille à moitié vide ou à moitié pleine.
Car les aspects positifs de l'exercice ne manquent pas : pour
la première fois depuis 40 ans, les Rwandais ont eu à
choisir entre plusieurs partis politiques. Ils ont voté dans
un calme absolu que soulignent tous ceux qui se souviennent
des années 90, où le multipartisme qui précéda le génocide
s'était accompagné de violence et de haine. En outre, les
partis rivaux du FPR sont assurés, par la Constitution même,
d'être associés au pouvoir et, malgré l'étonnante
faiblesse de leur score, ils mettent un bémol à leur déception
: Je ne suis pas très contente, mais je ne suis pas déçue
non
plus, assure Odette Nyamirimo au nom du PL - parti libéral,
très populaire parmi les Tutsis dits de l'intérieur -, cela
valait la peine?
Elle reconnaît cependant qu'en province, les autorités
locales ne se sont pas toujours montrées très coopératives
avec nos observateurs, comme si elles se croyaient encore au
temps du parti unique? Quant à Vincent Biruta qui dirige le
PSD - parti social-démocrate -, autre formation qui, comme le
PL, existait déjà avant 1994 et perdit beaucoup de membres
durant le génocide, il se veut également serein : Nous
aurions pu rêver d'un meilleur score et je dois aujourd'hui gérer
les émotions de mes militants? Mais ce qui compte, c'est
l'avenir : durant des années, les partis ne pouvaient
fonctionner qu'au niveau du comité directeur. Désormais,
nous allons nous déployer au sein de la population, tenir un
congrès, nous préparer pour les échéances suivantes?
C'est ce qui s'appelle faire contre mauvaise fortune bon coeur
car en privé, sans être cités, nombre de Rwandais
expliquent que les partis dits d'opposition, qui autrefois
avaient eu le courage de se dresser contre la dictature
d'Habyarimana et l'ont payé très cher, n'ont pas été très
bien traités par le FPR : ils n'ont eu que trois semaines en
septembre pour mener campagne, nombre de leurs observateurs
ont été récusés dans les bureaux de vote et, surtout, les
scores semblent avoir été «confectionnés» plutôt que
remportés de haute lutte.
Parmi les observateurs envoyés par l'Union africaine, la
francophonie, des ONG comme le groupe Amani (« paix » en
swahili), des ONG du Nord par où transite l'argent des
bailleurs de fonds, et les envoyés spéciaux de l'Union européenne,
la polémique fait rage : les uns, qui encouragent le
processus de démocratisation, sont prêts à pardonner ce
qu'ils considèrent comme péchés de jeunesse. Mais les
autres, dénonçant le verrouillage du système, relèvent que
les observateurs, bien souvent, ont été interdits d'accès
dans les bureaux de vote et ils énumèrent de nombreux
manquements.
Une observatrice a vu à Gisenyi 584 bulletins pliés à
l'identique, qui portaient tous la même empreinte digitale à
côté du symbole du FPR, d'autres ont vu des urnes pleines et
non fermées, des bulletins de vote favorables à l'opposition
jetés dans un coin de l'isoloir, des listes remplies, comme
si tout le monde avait voté, alors que les électeurs
retardataires arrivaient encore.
Fraudes systématiquement commises ou erreurs de parcours dues
à l'inexpérience ? Les observateurs n'ont pas fini de
cligner des yeux devant ces élections menées avec
l'efficacité d'une campagne militaire?·

Twagiramungu : le harcèlement
continue ?
Le secrétaire
de l'ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu aurait été
interrogé le lundi 6 octobre par la police judiciaire à
Kigali. Le nom de l'intéressé ne nous a pas été divulgué par notre
source résidant en Belgique, qui a ajouté que le collaborateur
du candidat malchanceux aux dernières élections présidentielles
a dû se représenter aujourd'hui.
Les
raisons de cette convocation ne nous ont pas non plus été
fournies par la même source.
A
l'approche des élections présidentielles en août, de
nombreux membres de l'ancien du Mouvement Démocratique Républicain (MDR
interdit) qui avaient lancé l'Alliance pour la Démocratie,
l'Equité et le Progrès-Mizero (ADEP pas reconnu) ont été
quotidiennement et pendant plusieurs semaines convoqués par la
Police nationale pour répondre d'accusations de
divisionnisme. A la veille de ce scrutin une douzaine
de représentants de Twagiramungu seront même arrêtés et
paradés à la Télévision Rwandaise (TVR ,monopole
gouvernemental).
Lors
des législatives d'octobre, M. Célestibn Kabanda, ancien président
du MDR et président de l'ADEP qui souhaitait se présenter en
tant qu'indépendant verra sa candidature rejetée pour des irrégularités
dans son dossier introduit à la Commission électorale. Les
représentants des partis PSD et PL (Parti Social Démocrate et
Parti Libéral) qui ont soutenu la candidature de Paul Kagame en
août ont fait état de harcèlements lors du récent scrutin
dans lequel ils avaient présenté leurs propres candidats.
PM
07/10/03