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PORTRAIT
COLETTE BRAECKMAN,envoyée spéciale à Kigali
Si, à 46 ans, Paul Kagame se retourne sur son passé, il peut avoir le
vertige. Même son rival malheureux, Faustin Twagimarungu, le reconnaît : Cet
homme est grand, il appartient déjà à l'histoire du pays.
Qui aurait jamais pensé que cet enfant de 3 ans, emporté sur les épaules de
sa mère fuyant les collines en flammes pour échapper à la rage des Hutus,
et qui passa sa jeunesse dans un camp de réfugiés en Ouganda, allait non
seulement devenir un jour l'homme fort du Rwanda, mais être ovationné par
des foules en délire et plébiscité par des élections générales ? Le
destin de Kagame appartient déjà à la légende : lorsqu'il quitte Mbarara,
en Ouganda, où les Tutsis chassés du Rwanda dépendent de l'assistance du
Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), l'adolescent propose ses services à
son aîné et ami, Fred Rwigema, l'adjoint d'un jeune militaire, Yoweri
Museveni, qui, depuis la Tanzanie, a entrepris en 1979 de lutter contre Idi
Amin Dada, le dictateur ougandais.
Leur statut de réfugiés ne leur donnant aucun avenir, les jeunes Rwandais
choisissent la voie des armes et partagent le sort et les victoires des
rebelles ougandais. En 1986, Museveni devient président à Kampala, nomme
Rwigema, adulé par les troupes, à la tête de son armée et Kagame, mince et
impénétrable comme une lame, est chargé de la sécurité militaire. Il
aurait même été envoyé en stage à Cuba, pour apprendre certaines «
techniques ».
Mais les exilés rwandais préparent aussi leur retour au pays. Lorsque la
guerre éclate en octobre 1990, Rwigema projette une offensive éclair sur
Kigali, tandis que Kagame entame un stage militaire à l'académie de Fort
Leavensworth, aux Etats-Unis. Au deuxième jour de la guerre, la mort de
Rwigema l'amène à précipiter son retour. Il prend alors le contrôle de
troupes en déroute, et le FPR se réorganise sur les pentes glaciales du
volcan Muhabura. Kagame, qui impose une discipline rigoureuse et des entraînements
implacables, forge peu à peu un redoutable instrument militaire, qui allie
les techniques modernes de la guérilla avec les anciennes traditions des
Inkontanyi, les guerriers du roi.
Les accords d'Arusha, qui prévoient le partage du pouvoir et l'intégration
du FPR dans la vie politique, ne seront jamais mis en ouvre. Et, en 1994,
mettant fin au génocide, c'est un charnier que retrouvent les anciens réfugiés.
Même la tante de Kagame, la reine Rosalie Gikanda, a été sauvagement
massacrée à Butare.
Le stratège de la victoire militaire du FPR devient ministre de la Défense
et vice-président et, aux côtés du président Pasteur Bizimungu, un Hutu,
il est le véritable homme fort du Rwanda. Un chef qui veut relever son pays,
et, à terme, lui rendre la puissance qu'il avait avant l'arrivée des
colonisateurs. Mais dans l'immédiat, il s'estime en charge de la sécurité
de ses compatriotes. Kagame et ses lieutenants dispersent les concentrations
de déplacés qui se trouvent à l'intérieur du Rwanda, et, en 1996, ils
portent la guerre dans les camps de réfugiés qui s'égrènent sur la frontière
du Kivu.
Les Inkontanyi se sont découvert un nouveau destin : non seulement ils
traquent les « génocidaires » d'un bout à l'autre du Congo, mais ils
chassent Mobutu, installent Kabila et rêvent d'un « contrôle à distance »
sur le pays voisin. Kagame, admiré par les Américains, devient l'un des «
nouveaux leaders africains », jusqu'à ce que la deuxième guerre du Congo
s'enlise. Entre-temps, il s'est brouillé avec Museveni et finira par être
obligé de retirer les troupes engagées au Congo.
Sur le plan intérieur, Kagame, devenu président après la démission puis
l'arrestation de Bizimungu, remet le Rwanda sur pied. Le FPR révèle ses
qualités d'organisation politique, ainsi que ses capacités de contrôle de
la société rwandaise. Mais ce pouvoir fort a aussi construit des maisons,
des mutuelles, ... Les écoles, les universités, désormais ouvertes à tous,
se sont multipliées.
Entre-temps, Kagame a eu des enfants, a appris à jouer au tennis, à devenir
plus loquace, mais ne parle toujours pas français. Il ne craint plus les
bains de foule et sillonne le pays, assiste à des sommets internationaux et côtoie
les grands de ce monde sans rien perdre d'un certain franc-parler.
Aujourd'hui, Kagame jouit d'une audience populaire incontestable, qui
transcende un clivage ethnique désormais nié. Sa stature dépasse les frontières
du Rwanda, puisqu'il est désormais vice-président de l'Union africaine.
Mais cet homme inspire aussi la peur, même à ses compagnons de lutte.
Lorsque Twagiramungu évoque le million de Tutsis et Hutus modérés victimes
du génocide, mais demande aussi que l'on se recueille sur le souvenir des réfugiés
hutus massacrés, sur les trois millions de Congolais décimés et sur les
victimes des assassinats politiques, il jette une ombre sur la gloire de
Kagame.·
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