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Fiévreuse fin de campagne électorale
C'est le premier scrutin présidentiel multipartite
depuis l'indépendance du Rwanda. Mais Paul
Kagame affronte des rivaux faibles et menacés.
REPORTAGE
COLETTE BRAECKMAN,
envoyée spéciale à Kigali
A 56 ans, je n'ai jamais voté, sauf une
fois, alors que j'étais réfugié au Zaïre, où on m'a forcé
à lever le bras en faveur du député présenté par le parti
unique… Pour Gasana comme pour bien d'autres Rwandais, ces
élections présidentielles sont historiques : la dernière
consultation plus ou moins libre à laquelle ils ont été conviés
remonte à 1961, lorsque les Belges les ont appelés à choisir
entre la monarchie et la république.
Par la suite, les présidents Kayibanda et
Habyarimana n'ont organisé que des plébiscites joués
d'avance, tandis que les Tutsis étaient contraints à l'exil ou
marginalisés. Ce qui conduisit le Front patriotique rwandais à
ouvrir les hostilités depuis l'Ouganda, en 1990, pour
contraindre Habyarimana à partager le pouvoir. Ce partage fut
scellé par les accords d'Arusha en 1993, qui consacraient le
multipartisme et ouvraient la transition politique. On connaît
la suite : le génocide qui fit un million de morts, la
prise de pouvoir par le FPR après sa victoire militaire de
juillet 1994. Alors que les Tutsis exilés regagnaient
massivement le Rwanda, le FPR, soucieux de respecter, au moins
formellement, les engagements pris à Arusha, gouvernait en
coalition avec d'autres partis, seuls les extrémistes du Hutu
Power, auteurs du génocide, étant mis hors la loi.
Les difficultés ne manquèrent pas. Sur le
plan politique, la transition, considérée comme une période
d'exception et plusieurs fois prolongée, devait nécessairement
prendre fin, pour que le Rwanda redevienne un pays « normal »
avec des institutions stables, un pouvoir démocratiquement élu,
internationalement reconnu.
A quelques mois du dixième anniversaire du génocide,
le FPR s'est donc lancé, cette année, dans cet exercice marqué
par trois étapes : le référendum constitutionnel, qui
s'est tenu au printemps, les élections présidentielles de ce
25 août, et les élections législatives, prévues pour le 29
septembre.
Alors qu'au Burundi voisin, la reconnaissance
du fait ethnique est la base du partage du pouvoir, au Rwanda,
le dogme, c'est l'unité, le dépassement des clivages
ethniques, au bénéfice d'une identité citoyenne. Ce qui amène
le FPR à proposer comme candidat à la présidence Paul Kagame,
un Tutsi réfugié d'Ouganda, vainqueur militaire en 1994, qui,
d'une poigne de fer, a rétabli la stabilité et la sécurité
du pays, n'hésitant pas à broyer les éventuels opposants et
à porter la guerre au Congo pour y poursuivre les « génocidaires ».
La voie a été étroitement balisée, par la
nouvelle Constitution, par la loi électorale qui bannit toute référence
ethnique, par la prééminence du FPR qui domine de loin ses
rivaux éventuels. C'est ainsi que six partis politiques
d'opposition, qui ne présentent pas de candidats, soutiennent
Kagame et que deux des candidats à la présidence, Nepomuscène
Nayinzira, un indépendant, et Alivera Mukabaramba, au nom du
Parti du progrès et de la concorde, sont pratiquement
invisibles - Mme Mukabaramba a d'ailleurs retiré sa candidature
à la veille du scrutin. Leur manque de moyens est flagrant :
ils n'ont ni tracts, ni affiches, ni argent pour faire le tour
des provinces.
Le cas de Faustin Twagiramungu est différent :
rentré d'exil en Belgique, lui non plus n'a pas de moyens et ne
peut se payer aucune publicité, l'organisation de sa campagne
est erratique, et son éloquence ne remplace pas la solide
argumentation de Kagame. Mais l'homme est connu, pour avoir été,
avant 1994, le champion de l'opposition démocratique, pour
avoir été Premier ministre aux côtés du FPR en 1994, pour être
lui aussi un rescapé du génocide. Lorsqu'il décida de rentrer
au Rwanda afin d'exercer ses droits de citoyen, on aurait
pu croire que sa candidature allait être la caution démocratique
(sinon l'alibi) d'un scrutin joué d'avance. D'aucuns ont même
soupçonné un accord préalable avec le FPR.
Mais la campagne a révélé des surprises :
dans ses rallyes improvisés, Twagiramungu a attiré plus de
monde que prévu, ses discours ont fait mouche, et, surtout, la
réaction de ses puissants adversaires s'est révélée
totalement disproportionnée.
En effet, pour avoir déclaré : Nous
ne devons pas oublier qui nous sommes, d'où nous venons,
pour avoir évoqué la mémoire des victimes hutues et réclamé
que tous les orphelins, hutus et tutsis, soient aidés par l'État,
le candidat s'est vu accuser de divisionnisme, soupçonné
de jouer la carte de l'ethnisme. Au fil des jours, la tension a
monté : les collaborateurs de Twagiramungu ont été
interpellés par la Sûreté, ses partisans intimidés, 12
membres de son QG de campagne ont été arrêtés par la police.
Le climat de peur rappelle les jours qui précédèrent
le génocide, nous souffle un militant des droits de
l'homme. C'est la terreur, nous assure un ami, avant de
raccrocher le téléphone !
La Commission pour l'unité et la réconciliation
accuse désormais Twagiramungu d'entretenir des liens avec les
rebelles hutus du Burundi et de vouloir déstabiliser le pays.
L'organe officieux du régime, « The New Times »,
compare son ancien parti au Ku Klux Klan et presse Kagame, sitôt
élu, d'arrêter l'ancien Premier ministre, lui reprochant même
d'avoir été reçu à l'ambassade des Etats-Unis... Dans son
petit appartement, l'homme s'attend désormais au pire. S'ils
doivent m'amener en prison, où je rejoindrai l'ancien président
Bizimungu, ils le feront ici, je ne fuirai pas...,
assure-t-il.
Samedi après-midi, au stade Amahoro de
Kigali, Kagame a fait le plein de ses partisans. L'orchestre a
joué du rap, du hip hop, la foule survoltée a fait trembler
les travées. L'homme fort a révélé des qualités de tribun
dans une dernière adresse. Et enfin, le poing tendu, tous d'une
seule voix ont entonné Izinzi (nous avons gagné).
C'est le chant des Inkontanyi, la chanson fétiche
qui a accompagné toutes nos victoires, depuis l'Ouganda, depuis
Mulindi, l'ancien quartier général des « rebelles »,
nous souffle Joseph, un militant de la première heure.
La victoire de Kagame, une fois de plus, est
certaine, mais, cette fois, elle aura été acquise sans péril.·
****
Rwanda - Paul Kagame se comporte en
vainqueur des premières élections présidentielles libres
Tous aux urnes, dans la sérénité
Les Rwandais ont franchi une nouvelle étape démocratique.
Loin des massacres de 1994, Hutus et Tutsis ont voté ensemble.
En masse et dans le calme.
REPORTAGE
COLETTE BRAECKMAN, envoyée spéciale à
Save, près de Butare
C'est sur la colline de Save, à la périphérie
du royaume de Nyanza, que s'installèrent jadis les premiers
missionnaires. Depuis, les vastes bâtiments de brique rouge
n'ont jamais vibré qu'au rythme des messes et chants religieux.
Ce lundi matin toutefois, c'est une cérémonie d'un autre genre
qui s'est déroulée dans les classes de l'école technique :
les premières élections présidentielles qu'ait jamais connues
le Rwanda, où plusieurs candidats se disputent les suffrages
des électeurs.
Dès 5 heures du matin, les officiants étaient
en place : vêtus de chemises imprimées jaunes, les membres des
bureaux de vote, présidents et assesseurs, s'affairaient à
dresser les isoloirs, de modestes bancs d'école entourés de bâches
et parfaitement hermétiques, à mettre en place les registres
électoraux. Après que tous, le visage grave, eurent prêté
serment, on amena les urnes. Tous les observateurs présents
furent invités à vérifier que les petites caisses de bois étaient
bien vides, après quoi elles furent clouées et dressées
devant les isoloirs.
Alors que les opérations de vote devaient
commencer à 6 heures, les files s'étaient déjà formées
bien avant l'ouverture des bureaux. Ils étaient tous là, ces
paysans des collines, les hommes avec des vestons sombres, les
femmes avec leur plus belle robe, des pagnes d'origine
congolaise, de vastes batiks venus d'Afrique de l'Ouest. Tous là,
les Hutus et les Tutsis, les uns derrière les autres, à
attendre leur tour en file indienne, tous serrant leur carte d'électeur,
paisibles, souriants, déterminés aussi.
Comment imaginer que, voici neuf ans, à Save
et ailleurs, ces mêmes gens, drogués par la haine, par la
manipulation politique, massacraient leurs voisins ?
Aujourd'hui, les démons semblent calmés et Violette, une très
jolie jeune femme aux cheveux tressés, nous l'assure : Le
Rwanda a changé, nous revoilà tous ensemble, un même
peuple… Même s'il y a eu un peu de nervosité durant la
campagne, ces élections nous permettent de nous retrouver, tous
mélangés...
Dès que les bureaux s'ouvrent, les vieux, les
femmes enceintes, les handicapés, prioritaires, se dirigent
vers les isoloirs, avec à la main une feuille rectangulaire où
s'affichent les visages des quatre candidats (ou plutôt des
trois, Alivera Mukambaramba s'étant désistée in extremis).
La mine grave, sans traîner, chacun fait son
choix puis dépose son bulletin dans l'urne comme s'il
s'agissait d'une hostie. A la sortie, la vieille Fulgence, née
en 1922, n'en finit pas de montrer son pouce tâché d'encre, de
nous adresser un sourire édenté et heureux. Un peu plus loin,
à Kinteko, la même scène: des files disciplinées, des
assesseurs patients et ces gens qui se dirigent vers les bureaux
de vote comme hier vers la messe.
Tom, qui vit à Kigali, a obtenu
l'autorisation de voter ici, à la périphérie de Butare. Emu,
ce grand gaillard de 45 ans nous rappelle qu'en 1959, c'est
d'ici, dans les bras de ma mère, que j'ai fui vers le Burundi
puis la Tanzanie. Mon père a été tué en cours de route, je
n'étais jamais revenu dans ce berceau de ma famille et c'est en
ce lieu que j'ai voulu venir voter pour la première fois.
Presque partout, les observateurs circulent,
un badge blanc sur la poitrine. Peu d'internationaux (200 pour
10.000 bureaux de vote…), mais des membres de la Commission
rwandaise des droits de l'homme, d'ONG nationales agréées, et
des observateurs du FPR. Du FPR seulement, ce qui donne une légère
impression de double emploi avec les autres intervenants. En
effet, faute de moyens, le candidat indépendant Nayizira n'a
envoyé personne. Quant à Faustin Twagiramungu, non seulement
il n'a pas pu déployer des observateurs dans tout le pays, mais
surtout il a choisi de retirer la plupart d'entre eux après
l'arrestation de douze de ses partisans.
Alors que, de Butare à Kigali, tous les
bureaux de vote que nous avons visités affichaient un calme
parfait et avaient enregistré leurs 600 votes chacun bien avant
l'heure de clôture, les accusations proférées l'après-midi même
par Frank Mugambage, le chef de la police, apparaissaient
presque surréalistes. Il assura en effet, avec toute la
prudence imposée par une enquête encore en cours, que douze
partisans de l'ancien Premier ministre, arrêtés car ils
tenaient une réunion illégale, étaient passés aux aveux et
avaient reconnu avoir eu l'intention de troubler les élections
en plusieurs endroits du pays, en distribuant des armes à feu,
des grenades.
Dans les jours à venir, on saura si ces
accusations ont quelque fondement ou s'il s'agit de manœuvres
visant à préparer l'opinion à l'arrestation du candidat
Twagiramungu, auquel le pouvoir, textes et enregistrements à
l'appui, reproche d'avoir tenu des propos visant à dresser les
Rwandais les uns contre les autres, d'avoir appelé, faute
d'autres arguments, au vote ethnique. A Butare par
ailleurs, nous avons appris que des Hutus venus du Burundi tout
proche, avaient essayé d'exciter leurs voisins, mais sans succès
apparent.
Pour Léa, une religieuse qui vit sur les
collines avec les veuves et les rescapées, tout cela ne
prend plus… Twagiramungu, qui a vécu trop longtemps à l'étranger,
ne sait pas que le pays a changé. C'est en masse que les
paysans, le mois dernier, sont venus acclamer Kagame, sans y
avoir été forcés. Ils lui sont reconnaissants d'avoir ramené
la sécurité, la paix. Ils le créditent d'avoir lancé des
mutuelles qui permettent l'accès aux soins de santé à des
prix abordables, d'avoir rendu gratuit l'enseignement primaire,
et le secondaire demain. Tout cela, sur le plan social, c'est du
concret, et les pauvres d'ici y sont sensibles… Un peu
plus loin, à Cyarwa, Modeste, avec son rond visage de Hutu,
n'exprime pas autre chose : Je suis content, j'ai voté pour
le meilleur.
Tout indique donc que Kagame, qui n'avait pas,
il faut le rappeler, de rival à sa mesure, a remporté son défi
et que le peuple rwandais a franchi une nouvelle étape dans la
pédagogie démocratique. Mais pourquoi diable le FPR se
croit-il obligé de ternir sa probable victoire en instruisant
un procès en sorcellerie contre son seul véritable adversaire
?·
****
Rwanda:
Faustin Twagiramungu, l'éternel rival de Paul Kagame
(AFP
25/08/2003)
KIGALI,
25 août (AFP) - Faustin Twagiramungu, candidat à l'élection présidentielle
de ce lundi au Rwanda, s'est forgé une image d'éternel opposant,
au régime extrémiste hutu de Juvénal Habyarimana avant le génocide,
puis au Front patriotique rwandais (FPR), en osant défier le président
sortant Paul Kagame.
Ce Hutu modéré a été le premier chef de gouvernement après
les massacres de 1994, avant de devenir l'une des principales
figures de l'opposition en exil.
Né dans la province de Cyangugu, dans le sud-ouest du Rwanda, en
août 1945, M. Twagiramungu passe sept ans au Canada, où il fait
ses études de 1968 à 1975, au terme desquelles il décroche une
maîtrise d'économie du développement, puis débute sa carrière
dans le secteur privé, dans le secteur du transport routier.
Il épouse la fille du premier président du Rwanda, Grégoire
Kayibanda, renversé en 1973 par le général Juvénal
Habyarimana.
Lorsque ce dernier, après le déclenchement d'une rébellion par
les Tutsis du FPR, autorise le multipartisme en 1991, M.
Twagiramungu refonde le parti de son beau-père, le Mouvement démocratique
républicain (MDR). Cet homme au verbe acéré et à la voix
studieusement posée devient l'un des principaux opposants au régime
de M. Habyarimana.
Membre d'un gouvernement de transition, le MDR se scinde en deux
ailes: l'une, hostile à toute négociation avec le FPR, se
rapproche des extrémistes du "Hutu Power"; l'autre est
favorable aux pourparlers.
M. Twagiramungu devient le chef de file des "modérés"
et l'allié objectif de son futur rival, M. Kagame.
En août 1993, la signature de l'accord de paix d'Arusha prévoit
l'instauration d'un gouvernement incluant le FPR et dont le chef
du MDR est le Premier ministre désigné. Mais cet exécutif ne
verra jamais le jour.
Le génocide commence dans la nuit du 6 au 7 avril 1994 et fera,
en près de cent jours, un million de morts parmi la minorité
tutsie et les Hutus modérés, selon Kigali.
M. Twagiramungu, considéré comme un traître par les génocidaires,
se réfugie auprès de la Mission des Nations unies au Rwanda
(Minuar), qui l'évacue.
Après les massacres, le FPR, victorieux sur le plan militaire,
lui cède la place de Premier ministre du gouvernement de
transition qui prête serment le 19 juillet.
Mais la collaboration devient vite difficile entre deux hommes
autoritaires au caractère bien trempé: M. Twagiramungu, le
politique, et M. Kagame, le chef rebelle devenu vice-président,
ministre de la Défense et véritable homme fort du régime.
En août 1995, M. Twagiramungu démissionne avant de quitter le
pays. En Belgique, où il ne demandera jamais le statut de réfugié,
il tente d'organiser l'opposition en exil mais refuse tout
rapprochement avec les personnes ayant trempé dans le génocide.
Rescapé des massacres, il se bat pour que la mort de ses proches
ne soit pas oubliée.
"Le génocide au Rwanda, cela n'a pas signifié tuer
seulement les Tutsis", se plaît-il à rappeler.
Il rentre au Rwanda le 20 juin dernier, pour se présenter en indépendant
à la première élection présidentielle pluraliste depuis l'indépendance,
en 1962.
Dès le début de la campagne, M. Twagiramungu est accusé de
"jouer la carte ethnique". L'intéressé répond en
critiquant M. Kagame, coupable à ses yeux d'avoir mis en place
une "dictature dure".
Elegant dans ses costumes occidentaux, M. Twagiramungu, dont la
calvitie fait le bonheur des caricaturistes, s'oppose désormais
en tout au président sortant, qui aime revêtir des chemises
africaines bariolées.
"Je n'accepterais pas d'être le Premier ministre de
Kagame", affirme-t-il comme pour mieux s'en distinguer.
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