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Bernard-Henri
Lévy : «Ce qui m'effraie, c'est la tentation de larguer l'Afrique»
(Le Figaro 12/08/2003)
Rwanda,
Soudan, Zimbabwe, Sierra Leone... Depuis une décennie, l'Europe et l'Amérique
assistent à la dérive du continent africain. L'envoi, au Liberia déchiré
par les massacres, de premiers contingents nigérians sonne-t-il le glas de
l'apathie internationale ? BHL en doute. Le philosophe, qui déplore le désengagement
de l'actuelle Administration américaine, entend soutenir les «démocrates
africains» dans «leur guerre inégale contre la barbarie». A la tête de la
fondation privée qu'il a créée en mémoire de son père, André Lévy, BHL,
de Sarajevo à l'Afghanistan (où il a fondé l'an dernier Les Nouvelles de
Kaboul), est à l'origine d'un nombre conséquent d'initiatives culturelles et
humanitaires. C'est au Burundi, le théâtre d'une guerre oubliée particulièrement
sanglante, que la Fondation André-Lévy lance maintenant une radio de réconciliation
nationale, dans l'espoir de déjouer l'engrenage de la terreur.
LE FIGARO. – Pourquoi créer, maintenant, une radio à Bujumbura, la
capitale du Burundi ?
Bernard-Henri LÉVY. – C'est une vieille idée. Elle est née, il y a deux
ans, à l'issue d'un long séjour au Burundi, à l'époque où j'écrivais mon
livre sur les guerres oubliées. L'idée était de faire quelque chose pour
que ce témoignage ne reste pas juste un témoignage, sans suite ni lendemain.
Et c'était aussi d'apporter une toute petite pierre à une reconstruction
dont je sais qu'elle est, plus que jamais, fragile et réversible... Cette
radio émettra à Bujumbura. Elle sera relayée rapidement sur l'ensemble du
territoire burundais, puis sur le Rwanda. Ce sera, je crois, une voix
absolument singulière dans une Afrique des Grands Lacs gangrenée par
l'esprit du «nettoyage ethnique».
Une «voix singulière»...
Oui, parce que la radio sera animée par des gens extraordinaires dont le
point commun est de vouloir répondre au cauchemar de l'ethnicité et de réaffirmer
un principe tout simple mais qui, dans l'Afrique de l'épouvante, a une portée
révolutionnaire : celui de l'unité du genre humain. Il y a là deux hommes,
notamment, qui comptent parmi ces Justes refusant de se définir dans les
termes de l'affrontement Hutus-Tutsi et qui seront aux commandes de la radio :
David Gakunzi, président du Centre Martin Luther King pour la paix à
Bujumbura et Innocent Muhozi qui a été directeur de la radio télévision
nationale burundaise et qui va diriger maintenant l'antenne de ce qui
s'appelera sans doute «Radio Renaissance et Citoyenneté».
Quels autres programmes sont-ils destinés à surmonter la guerre civile ?
Des émissions de débat et des programmes d'histoire des idées politiques,
pour réveiller une conscience nationale transethnique ; des programmes
populaires, afin de faciliter la jonction entre la culture traditionnelle et
ce qui a survécu de conscience démocratique. Et puis, chaque jour, une
rubrique nécrologique : oui, ça n'a l'air de rien mais, là aussi, c'est
essentiel car, là où les charniers débordent de cadavres et où les morts
sont le plus souvent sans nom et sans visage, un des signes les plus éloquents
du retour à la vie civilisée, ce sera, rien qu'en prononçant un nom sur une
radio, d'arracher au linceul de l'oubli les innombrables victimes de la
guerre.
J'insiste : comment est née, concrètement, l'idée ?
De ces deux hommes dont je vous parle. Elle est née, aussi, de l'importance même
du média et du souvenir effrayé qu'en ont gardé les Burundais : au Rwanda
voisin, la voie du génocide n'a-t-elle pas été pavée par les ondes ? Les
incitations au massacre n'ont-elles pas été lancées, répercutées, par
Radio Mille Collines ? Voilà. Une radio contre une autre. «Radio Renaissance
et Citoyenneté» contre «Radio Mille Collines». «Un média, n'en déplaise
à Mc Luhan, ne fait pas le message. Il faut remettre la radio, momentanément
kidnappée par les égorgeurs, au service de la démocratie.
Moralité : si l'Afrique est mal partie, vous n'en refusez pas moins une
vision fataliste de son destin ?
J'ai gardé de ma jeunesse l'idée qu'on doit, sinon changer, du moins améliorer
le monde. Et du judaïsme, qui valorise le tikkun – l'idée d'une réparation
du monde –, j'ai appris les rigueurs d'une éthique de l'acte, et une méfiance
envers la morale de l'intention. Or, l'Afrique est accessible au tikkun. Elle
n'est pas vouée à la damnation. Elle n'est pas une terre de désolation
prescrite et destinale. Dans les «trous noirs» que j'ai explorés là-bas,
il reste, vous l'imaginez bien, des étincelles d'humanité. Il y a, dans ces
pays qu'éventrent les génocides les plus atroces, des ressources morales,
des volontés et des personnalités d'exception – jusqu'ici étouffés par
l'«effervescence mimétique» des massacreurs. A nous de les aider. A nous,
Français, Américains ou Africains démocrates, de tenter de contribuer au
renversement du cours macabre de l'histoire africaine.
Diriez-vous que vous pensez, pour reprendre le mot d'Adorno, «dans l'horizon
de la rédemption» ?
Je crois seulement que, chaque fois que la loi des tueries et des vengeances
rattrape ces peuples, nous Occidentaux, sommes comptables de ce qui les
frappe. Et je crois que nous devenons, pour le dire avec les mots de Lévinas,
les «otages» de leur agonie ; je crois, si vous préférez, que nous pouvons
même devenir les amis de ces peuples si nous nous souvenons que le même Lévinas,
engagé dans une célèbre polémique avec Martin Buber, avait défini l'amitié
comme une «sollicitude» active et concrète.
L'Ecomil, la force d'interposition de la Cedeao a commencé à pacifier le
Liberia. Faut-il regretter que les Américains gardent leurs GI au repos ?
Oui, car s'il y a bien un lieu du monde où le devoir d'ingérence s'impose,
c'est l'Afrique martyre et, ces dernières semaines, avant tout le Liberia.
Les responsables de la diplomatie américaine pensent sans doute que cette région
du monde n'implique pas assez d'intérêts stratégiques ! Il me semble qu'au
contraire, à Monrovia comme à Bujumbura, il existe des enjeux mégastratégiques
ou, plutôt, métastratégiques, en cela qu'ils engagent notre conception de
l'homme et fixent l'idée que nous nous faisons de «l'espèce humaine».
Le populicide au Liberia tient-il à l'entrée de l'Afrique dans «l'économie
monde» ?
La faute au capitalisme mondialisé ? C'est une hypothèse, évidemment...
Mais quel manque de nuances, dans le diagnostic ! Quel défaut de
discernement, dans cette façon de psalmodier l'antienne de la culpabilité
occidentale ! Il faudrait tout de même se décider à interroger aussi la
manière dont s'est déroulée la décolonisation ; se souvenir de la
virulence avec laquelle les nationalismes et les tribalismes se sont donné
libre cours dans les jeunes Etats émancipés ; et ne pas dissimuler, enfin,
le rôle de ces élites locales dont l'honnêteté et le sens du bien public
n'ont été qu'exceptionnellement les vertus premières.
En Afrique, «le propre de la vie» est-il, désormais, de «n'en avoir jamais
fini avec les morts» ?
Le XXe n'a pas lésiné sur son «hémofolie». Mais, aujourd'hui, c'est en
Afrique que s'annonce une exténuation de l'humain. Avec ce risque nouveau, né
le 11 septembre : gare à ne pas voir, un jour, cette Afrique réquisitionnée
dans la nouvelle guerre planétaire ! Gare au jour où les damnés, n'ayant
plus rien d'autre à vendre, sur le marché de l'histoire universelle, que l'éventualité
de leur propre sacrifice, seront tentés de gagner les rangs de
l'Internationale du crime !
Le terrorisme ne naît pas du désespoir !
Non bien sûr ! Mais parmi les soutiers du crime de masse international, parmi
les sans-grade de la terreur, qui peut affirmer qu'il n'y a pas aussi ce cortège
d'hommes invisibles, ces laissés-pour-compte de l'épopée historico-mondiale
qui, par le coup d'éclat du martyre, aspirent à devenir des suicidés
visibles ?
Les guerres à la Kalachnikov des enfants-soldats, c'est la version
contemporaine du nihilisme dostoïevskien ?
Plutôt une des modalités de la sortie de l'Histoire. Kojève, on s'en
souvient, demande, dans une note de la seconde édition de l'Introduction à
la lecture de Hegel, de «tenir pour acquis» que le retour à l'animalité
est le signe principal d'une entrée de l'humanité dans la post-histoire.
Difficile, quand on relit cela, de ne pas songer à la déshumanisation dont
l'Afrique donne aujourd'hui le spectacle. La dissolution de la forme sujet
n'est pas, il est vrai, propre au Burundi ou au Liberia. En Occident, le
symbolique régresse et nous sommes bien engagés, nous aussi, sur le chemin
du devenir-animal de la néohumanité. Mais le phénomène, comment le nier ?
prend des dimensions autrement plus tragiques quand on en arrive à traiter
des cadavres d'enfants comme des carcasses de chiens et que le grand jeu des
adolescents tueurs de la «garde rapprochée» de Taylor, au Liberia, c'était,
ces dernières semaines, le match de football avec les crânes des rebelles du
camp adverse...
La loi des charniers ?
«Humare humanum est», affirmait Giambattista Vico : le propre de l'homme,
c'est d'inhumer ses morts et de creuser des tombes. Or j'ai vu, dans la rage
des combats, quelles libertés les hommes sont parfois capables de prendre
avec ce propre de l'homme. J'ai vu quel traitement un pays massivement chrétien
comme le Burundi a réservé, pendant son amok interethnique, à ceux qui n'y
survivaient pas. J'ai vu les cimetières dévastés, éventrés. Mais surtout,
dans les zones de combat proprement dit, les charniers où hyènes et fourmis
s'affairaient entre les cadavres pourrissant à l'air libre. Les guerres crépusculaires
de l'Afrique : expérience ultime de la dissolution de toute singularité
humaine. Des guerres où, lorsqu'ils sont encore vivants, le corps, et l'âme
aussi, sont là, au combat, aux aguets, mais où le sujet s'absente. Les amis
de José Bové, qui ne voient pas plus loin que le Larzac, comprendront-ils
que l'inégale répartition la plus grave, celle qu'il faut, de la manière la
plus urgente, s'employer à corriger, ce n'est pas l'inégale répartition des
richesses, mais des visages ?
Pourquoi ne le comprennent-ils pas, justement ?
Le déni de la réalité africaine, l'arrogance postcolonialiste inconsciente,
c'est aussi chez les antimondialistes qu'on les trouve. Les Bovistes ? Des «occidentalocentristes»
d'autant moins embarrassés pour plaquer sur l'Afrique leurs réflexes et
leurs obsessions, qu'ils s'imaginent au service de ses enfants suppliciés !
Et ce n'est pas, parfois, le cas ?
Si, bien sûr. Mais ce qui m'effraie, c'est l'idéologie du darwinisme planétaire.
C'est la tentation, plus répandue qu'on ne le croit, de couper les ponts avec
le Sud malade, d'enfermer les pauvres dans leur «cage aux fauves» et de
jeter la clé. La tentation, en un mot, de larguer l'Afrique. Ce qui n'est
pour l'instant qu'un scénario d'égoïsme pourrait bien devenir, en cas de
guerre de survivance planétaire, le programme politique de tous ceux, qui,
chez les nantis – Occidentaux, Arabes ou musulmans asiatiques – ne croient
déjà plus à l'unité du genre humain, rêvent d'en découdre avec le devoir
de solidarité universelle et viennent de s'opposer bruyamment, au coeur du
pouvoir américain, à un sauvetage du Liberia. Or ces apôtres de l'apartheid
new look ont des alliés sûrs : ce sont les radicaux d'extrême-gauche qui
voient dans la morale d'extrême urgence et les interventions humanitaires, la
marque d'une tentation coloniale.
Propos recueillis
par Alexis Lacroix
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