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Kagamé, un autocrate qui veut être élu
(
Le Figaro 26/08/2003)

Son regard ferme, derrière des petites lunettes cerclées d'or, dissimule mal son ambition. Malgré la réserve, accentuée par une haute silhouette sèche, qu'il affiche, Paul Kagamé est un homme de pouvoir. Président choisi depuis neuf ans, l'homme fort du Rwanda cherchait hier l'onction démocratique dans la première élection pluraliste jamais organisée dans ce pays. Presque un paradoxe pour celui qui, en 1995, déclarait que, «dans les sociétés africaines, le multipartisme et la démocratie ne mènent qu'à diviser des gens divisés».


Cette phrase, que le président n'a ni répétée ni reniée, exprime l'état d'esprit du combattant de guérilla que Kagamé a longtemps été. La lutte contre la haine ethnique qui a débouché sur le génocide de 1994 a toujours guidé sa démarche politique. Né en 1957 au centre du pays des Mille Collines, il a grandi en Ouganda, où ses parents avaient fui, dès 1960, les premières persécutions antitutsies. Il y construira sa carrière militaire en rejoignant en 1980 la NRA, la National Resistance Army de l'actuel président ougandais Yoweri Museveni. Ses états de service porteront cet autodidacte au grade de colonel, responsable du renseignement, lorsqu'il rejoint en 1987 Fred Rwingema, fondateur du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement rebelle en guerre contre le régime hutu rwandais de Juvénal Habyarimana. La mort au combat de Rwingema, en 1990, propulse le jeune homme à la tête du mouvement.


Quatre ans plus tard, il entre en vainqueur dans Kigali, mettant un terme à 100 jours d'un génocide qui fit près de 800 000 morts parmi les Tutsis et les Hutus modérés. Pour l'historien Gérard Prunier, Kagamé garde de ses années de maquis «des opinions nationalistes de gauche, la défiance envers l'Occident, et la foi en la puissance rédemptrice de la guerre populaire».


A peine au pouvoir, le chef de guerre se transforme en homme d'état subtil, et le FPR devient une formidable machine politique. Il troque son uniforme contre des costumes stricts ou des chemises africaines sans pour autant tout renier de son passé. Désormais civil, Paul Kagamé conserve un penchant pour l'ordre et la discipline. Vice-président et ministre de la Défense d'un gouvernement où les Hutus sont majoritaires, il est en fait le véritable homme fort de la nation. Rapidement, le régime s'impose, se lançant dans une guerre «sécuritaire» chez le voisin congolais, pour y traquer les «génocidaires» qui y sont réfugiés. Anglophone et anglophile, il repousse les alliés traditionnels du Rwanda, notamment la France, qu'il accuse d'avoir soutenu les extrémistes hutus, pour se rapprocher des Anglo-Saxons.


Peu à peu, Kagamé devient un personnage clef de la région troublée des Grands Lacs, quitte à se brouiller avec son ancien mentor, Museveni, président de l'Ouganda. Quant à l'«ouverture» politique, censée sortir le pays de l'ornière ethnique, elle est vite oubliée. Beaucoup de Hutus quittent le gouvernement. En 2000, Kagamé est élu par le Parlement président en lieu et place de Pasteur Bizimungu, un Hutu contraint à la démission. Deux ans plus tard, ce dernier, accusé de «divisionnisme», sera emprisonné. Dans un récent rapport, l'organisation Human Right Watch (HRW) dénonce «l'étau qui se resserre» sur le pays. «C'est vrai que la Rwanda de Kagamé est un état policier, reconnaît un diplomate. Le président ne croit qu'en la force. Mais il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de la crise qui a suivi le génocide, avec laquelle il doit gérer les choses. Il a tout de même réussi à rétablir l'ordre, à réinstaller les administrations locales, et même à stimuler un semblant de démarrage économique».

Tanguy Berthemet

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