Après la
conférence de La Baule de juin 1990,
le Président Habyarimana avait déclaré
le 5 juillet 1990, que son parti, le
Mouvement révolutionnaire national
pour le développement (MRND) allait
subir une révision de ses principes
politiques, une sorte d’aggiornamento,
et que le pays allait connaître un
processus de démocratisation grâce à
la réactivation du système
multipartite en suspens depuis 1965.
Soucieux de le prendre au mot,
trente-trois Rwandais, dont lui‑même,
avaient alors adressé au Président, le
1er septembre 1990, une
lettre confirmant qu’effectivement, le
peuple rwandais manifestait un grand
intérêt pour le rétablissement d’un
système multipartite au Rwanda. Les
Rwandais avaient ensuite entrepris
d’élaborer les programmes et les
statuts de leurs différentes
formations politiques, en attendant
que la nouvelle constitution soit
promulguée et la loi sur les partis
politiques publiée au Journal
officiel. En juillet 1991, les
premiers partis politiques étaient
agréés, en août 1991 ils commençaient
leurs meetings publics et en janvier 1992,
ils réclamaient leur participation à
un gouvernement de transition qui
devait préparer des élections
démocratiques.
M. Faustin Twagiramungu a ajouté que,
face à la répugnance du Président de
la République à répondre rapidement à
cette interpellation, les partis
politiques d’opposition avaient décidé
d’organiser une manifestation dans la
ville de Kigali, laquelle avait
mobilisé près de 50 000 personnes. Le
Président, ayant pris la mesure de la
très grande force de l’opposition
naissante, a alors accepté d’engager
des négociations avec les responsables
de ces partis sur un programme
gouvernemental minimum dans la
perspective d’un partage des pouvoirs.
Ces négociations ont abouti à la
constitution d’un gouvernement dirigé
par un membre du MDR, M. Dismas
Nsengiyaremye.
M. Faustin Twagiramungu a alors évoqué
les conséquences de la guerre sur le
processus de démocratisation. Il a
rappelé que, le 1er octobre
1990, l’Ouganda avait imposé au Rwanda
une guerre qui allait durer pendant
quatre ans. Il a fait observer que
cette guerre avait été bien préparée
sur le plan médiatique. Il a expliqué
qu’elle était dirigée par un vice‑Ministre
de la Défense du Gouvernement
ougandais et chef d’état‑major de
l’armée ougandaise, la National
Resistance Army, le Général Major
Fred Rwigyema, et que, après sa mort
sur le champ de bataille, deux jours
après le début des combats, celui‑ci
avait été remplacé par le Major Paul
Kagame, alors Chef des services de
renseignement militaire de l’armée
ougandaise, aujourd’hui l’homme fort
du Rwanda.
Il a ajouté que le FPR se présentait
alors comme une organisation
démocratique représentant 2,5 millions
de Rwandais exilés, ce qui n’était pas
vrai, et qu’il accusait le régime du
Président Habyarimana d’être
dictatorial et d’avoir refusé à ces
exilés le retour pacifique dans leur
pays.
Il a insisté sur le fait que
l’acceptation par le Président
Habyarimana du retour des réfugiés
rwandais, dans une déclaration
prononcée en Ouganda en 1989, au cours
de la visite officielle qu’il avait
faite dans ce pays, l’accord intervenu
entre le Haut Commissariat pour les
Réfugiés (HCR), l’Ouganda et le Rwanda
pour étudier les modalités pratiques
de ce retour et enfin l’ouverture du
Rwanda à un système multipartite
destiné à mettre fin à sa propre
dictature constituaient un changement
positif et rapide de son attitude sur
la question des réfugiés et celle de
sa politique intérieure, et mettaient
le FPR dans une situation
inconfortable, en le privant
d’arguments sur ces deux points, alors
qu’ils constituaient l’ossature de sa
campagne politique.
Il a précisé que, depuis 1989,
plusieurs réunions de la commission
tripartite sur la question des
réfugiés s’étaient tenues au Rwanda et
en Ouganda, en vue d’examiner la
faisabilité du retour des réfugiés
rwandais ; il a également fait
remarquer que l’attaque avait eu lieu
le 1er octobre, alors
qu’une dernière réunion de
finalisation du dossier des réfugiés
devait avoir lieu à Kigali, dans le
courant de ce même mois d’octobre et
qu’en septembre 1990, les partis
politiques avaient déjà commencé à se
structurer.
M. Faustin Twagiramungu en a conclu
qu’en définitive, les raisons avancées
par le FPR pour lancer son attaque
contre le Rwanda, à savoir
l’instauration de la démocratie et le
retour des réfugiés, en dissimulaient
les vraies causes. Selon lui, cette
guerre soutenue par l’Ouganda en guise
de récompense des services rendus au
Président Museveni par les
rwandophones pour lui permettre de
l’emporter sur le régime Obote en
janvier 1986, s’était fixé comme
objectif le démantèlement de l’Etat
rwandais et la conquête d’un pouvoir
sans partage par tous les moyens. Il a
ajouté que la situation actuelle du
pays était plus qu’éloquente à ce
sujet.
M. Faustin Twagiramungu a ensuite
énuméré sept événements importants qui
avaient marqué cette guerre :
— les assassinats de paysans par le
FPR dans la préfecture de Byumba dans
le nord du pays. Ils provoquèrent la
panique et furent la cause de l’exode
d’un nombre croissant de déplacés qui
s’élevait à près de 300 000 en juin
1992. M. Faustin Twagiramungu a
précisé qu’il avait visité les camps
de déplacés à l’époque et qu’il avait
pu constater lui-même la misère de ces
gens contraints à l’exil dans leur
propre pays ;
— la libération de la prison de
Ruhengeri dans le nord‑ouest du
Rwanda. Cette opération avait
fortement affaibli la crédibilité du
gouvernement rwandais et fait prendre
conscience au peuple rwandais de la
gravité de la guerre ;
— l’assassinat de paysans du Bugesera,
au sud de Kigali, par les agents du
MRND ;
— le massacre des paysans bagogwe par
les agents du MRND dans les
préfectures de Ruhengeri et Gisenyi,
ainsi que les massacres de Kibilira
dans cette même préfecture ;
— les massacres de paysans hutus par
le FPR, dans la sous‑préfecture de
Kirambo, préfecture de Ruhengeri, dans
le nord du pays ;
— la reprise des hostilités à grande
échelle par le FPR, en février 1993 ;
sous prétexte d’arrêter les massacres,
le FPR avait fait progresser ses
troupes jusqu’à vingt kilomètres de
Kigali et s’était emparé d’une bonne
partie de la préfecture de Byumba ;
— la fuite des habitants des
préfectures de Ruhengeri et de Byumba
devant le FPR et leur installation à
six kilomètres de Kigali, ce qui
représentait environ un million de
personnes sans abri, éparpillées dans
une région affectée par la guerre.
M. Faustin Twagiramungu a ajouté que,
malgré la guerre, le processus de
démocratisation avait continué dans le
pays. Il a fait observer que le
gouvernement de transition avait dû
cependant concentrer, à partir de juin
1992, tous ses efforts sur les
négociations de paix, plutôt que sur
l’organisation de la conférence
nationale alors que celle‑ci avait, de
façon remarquable, mobilisé un très
grand nombre de personnes parmi la
population. Il a indiqué que la guerre
avait également provoqué le clivage
des partis politiques entre une
tendance dite modérée, qui soutenait
le retour pacifique des Rwandais
tutsis dans le cadre de la signature
d’un accord de paix et une autre dite
Hutu Power, proche du MRND,
dont les membres ne voyaient comme
solution qu’une victoire militaire des
FAR sur les forces du FPR, quel qu’en
soit le prix. Il a précisé que ceux
qui voulaient la paix négociée, comme
lui‑même, étaient globalement traités
par les autres de “ complices ” du FPR.
Abordant alors le rôle de la France
dans le processus de démocratisation
au Rwanda, M. Faustin Twagiramungu a
expliqué que celui-ci avait été
important. Il a précisé qu’il s’était
manifesté de deux façons, d’abord par
le rappel de la nécessité du respect
des exigences de l’Etat de droit, des
droits de l’homme et des principes
démocratiques pour permettre un
développement harmonieux, selon la
doctrine développée à La Baule par le
Président François Mitterrand, ce
rappel valant pour tous les pays
africains bénéficiant de l’aide de
l’Etat français, mais aussi par une
action beaucoup plus concrète : en
effet, la France intervenait pour
donner des conseils aux partis
politiques naissants, expliquer ce
qu’était la démocratie et, en même
temps, exerçait des pressions sur le
Président Habyarimana en vue de
laisser ces partis continuer leur
activité malgré la guerre qui pesait
lourdement sur le pays.
Il a cité l’exemple d’une visite à
Kigali de M. Paul Dijoud, alors
Directeur des Affaires africaines au
Quai d’Orsay, au cours de laquelle
celui-ci, ayant réuni les responsables
des partis d’opposition, leur avait
dit d’aller de l’avant mais tout en
recherchant une meilleure
collaboration avec le Président de la
République rwandaise.
Il a également expliqué que les
responsables des partis politiques de
l’opposition, dont lui‑même, alors
président du MDR, étaient même parfois
venus à Paris pour rencontrer les
autorités chargées du dossier du
Rwanda, et qu’à Kigali, ces mêmes
responsables de partis rencontraient
souvent l’ambassadeur de France,
M. Georges Martres puis M. Jean‑Michel
Marlaud, pour discuter des questions
relatives à la démocratisation du pays
ainsi que des questions liées à la
guerre et aux négociations d’Arusha.
Il a estimé que ce sont ces rencontres,
jointes à la pression de la France sur
le Président de la République du
Rwanda et sur son parti, le MRND, qui
avaient permis d’amorcer les
véritables négociations de paix avec
le FPR. Il a insisté sur le fait que
les contacts préliminaires entre le
Gouvernement rwandais et le FPR, qui
avaient permis de fixer le calendrier
des négociations et de définir les
points essentiels à débattre lors des
rencontres suivantes, avaient eu lieu
à Paris du 6 au 8 juin 1992, sous les
auspices de la France.
S’agissant de la guerre, il a estimé
qu’il était normal, eu égard à
l’isolement et à la pauvreté de son
pays, que le Président Habyarimana ait
eu besoin d’une assistance et qu’il
s’agissait alors, non pas d’organiser
le génocide mais bien de défendre un
pays attaqué.
M. Faustin Twagiramungu a alors traité
de la coopération franco‑rwandaise.
Il a rappelé que, peu après son
indépendance, le Rwanda avait fait le
choix d’adhérer aux organisations
régionales réunissant tous les pays
francophones d’Afrique, et qu’il avait
ainsi été agréé en 1962 comme membre
de l’UAM, l’Union africaine et
malgache, devenue plus tard
l’Organisation commune africaine et
malgache, l’OCAM, ainsi que des
organisations spécialisées de cette
institution, telle que l’UAMTP ou
l’UMCA qui avait son siège à Kigali et
qui formait les ingénieurs en
statistique.
Il a ajouté que l’arrivée au pouvoir
du Président Habyarimana en 1973 avait
permis le renforcement de la
coopération bilatérale entre le Rwanda
et la France, qui avait conduit
notamment à la conclusion d’un accord
de coopération militaire en 1975, le
Rwanda diversifiant ainsi, comme
c’était son droit, ses partenaires.
Il a estimé que les rapports entre le
Président François Mitterrand et le
Président Habyarimana n’étaient pas
privilégiés, mais qu’ils résultaient,
à son avis, d’une coopération qui
s’était tissée au fil du temps. Il a
précisé que ces rapports n’étaient pas
sans intérêt pour un petit pays comme
le Rwanda, lequel, bien qu’il n’ait
pas été colonisé par la France,
aspirait à entretenir, comme il est
naturel, de bonnes relations avec une
grande puissance. Il a ajouté que le
Rwanda d’alors étant un pays
francophone, la population rwandaise
était prédisposée, si l’on tient
compte de la dimension culturelle, à
communiquer plus facilement avec le
peuple français.
Il a précisé que la coopération franco‑rwandaise
avait permis, entre autres, la
création d’une gendarmerie nationale,
ainsi que la formation des officiers
gendarmes, et que l’école de la
gendarmerie nationale, l’EGNA, située
à Ruhengeri et très bien connue de la
population, était le fruit de cette
coopération.
Il a ajouté que la coopération franco‑rwandaise
loin de se limiter aux questions de
sécurité, s’étendait à d’autres
domaines, notamment économique et
surtout socioculturel et que la
France, par l’intermédiaire de la
Caisse de coopération économique,
avait assisté le Rwanda dans divers
projets de développement. Il a cité la
construction d’une école primaire,
appelée Ecole française, d’un lycée,
du centre culturel franco-rwandais de
Kigali, la formation d’agronomes au
groupe scolaire de Butare, l’envoi de
professeurs à l’université nationale
du Rwanda et dans divers collèges,
l’attribution de bourses aux étudiants
rwandais pour leur permettre de venir
en France, la prise en charge de
l’hôpital de Ruhengeri, la promotion
du tourisme, avec la construction des
hôtels Méridien de Kigali et de
Gisenyi, la construction du centre
d’accueil des chefs d’Etat de la
conférence franco-africaine, le
jumelage entre la préfecture de Butare
et le département du Loiret et
l’élargissement de la coopération
militaire, qui avait été limitée dans
un premier temps à la formation de la
gendarmerie.
M. Faustin Twagiramungu a alors jugé
que l’intervention de la France, en
même temps que celle de la Belgique et
du Zaïre en octobre 1990, s’inscrivait
non seulement dans le cadre précis des
accords de coopération militaire, mais
aussi dans celui des bonnes relations
établies entre les deux pays.
Il a rappelé que, si l’opposition
avait dénoncé les crimes du Président
Habyarimana, en particulier
l’assassinat mystérieux de son
prédécesseur et de certains de ses
ministres, si elle l’avait mis en
cause pour sa façon contestable de
gouverner et notamment pour le
népotisme qui prévalait dans son
entourage, si elle avait dénoncé la
constitution d’une armée régionale en
lieu et place d’une armée nationale,
le manque d’un projet de société
répondant aux aspirations des citoyens
à vivre ensemble et l’avait
régulièrement traité de dictateur, et
même de dictateur fatigué, jamais le
Président Habyarimana n’avait été
accusé d’être l’ennemi des Tutsis. On
disait même au contraire que le coup
d’Etat qu’il avait fait les avait
favorisés, et qu’en tout état de
cause, il leur avait ouvert le secteur
privé où ils étaient devenus prospères.
C’est pourquoi M. Faustin Twagiramungu
a incité les analystes de la crise
rwandaise à éviter l’amalgame entre la
question des Tutsis de l’intérieur
sous le régime du Président
Habyarimana et celle des réfugiés
tutsis établis dans les pays
limitrophes depuis trente ans. Il a
précisé que les différences entre eux
étaient grandes notamment sur le plan
culturel. Il a ajouté que la guerre
dite de libération n’avait jamais été
souhaitée, ni par les Tutsis de
l’intérieur d’une manière générale, ni
par les Hutus de l’opposition, ni même
par un certain nombre de réfugiés pour
lesquels la question de leur retour
pacifique était en passe d’être réglée.
S’agissant du détachement Noroît et
des conditions de son départ, M. Faustin
Twagiramungu a exposé qu’après
l’attaque du FPR dans la région de
Ruhengeri et de Byumba, en février
1993, il avait été convenu d’envoyer
une délégation commune réunissant les
partis politiques d’opposition et le
parti du Président Habyarimana, le
MRND, à Bujumbura. Cette délégation
devait négocier avec le FPR le retrait
de ses troupes de la région de Byumba
et des abords de Kigali. Le MRND ayant
refusé à la dernière minute de se
joindre à la délégation, seuls les
représentants des partis politiques de
l’opposition se rendirent à Bujumbura.
Ils y retrouvèrent la délégation du
FPR. Celle‑ci s’avéra déterminée à
n’accepter le retrait de ses forces
que si les forces françaises
acceptaient de faire de même en
quittant le Rwanda. Autrement dit,
pour que les négociations de paix
puissent continuer, pour que les
forces du FPR se retirent de la zone
qu’ils occupaient et que celle‑ci soit
démilitarisée, le détachement Noroît
devait partir. Comme les partis
politiques d’opposition privilégiaient
la solution négociée et que les
accords de paix d’Arusha prévoyaient
le déploiement d’une force militaire
internationale, un compromis associant
le retrait du FPR des zones occupées
en février 1993 et le départ des
troupes françaises leur était apparu
comme acceptable. C’est pourquoi les
partis d’opposition recommandèrent au
gouvernement d’examiner le retrait des
troupes françaises. M. Faustin
Twagiramungu a alors précisé que ces
troupes avaient quitté le Rwanda lors
de l’arrivée des forces de la mission
des Nations Unies au Rwanda au mois de
novembre 1993.
Evoquant alors la signature de
l’accord de paix d’Arusha et les
difficultés de sa mise en application,
M. Faustin Twagiramungu a expliqué que
cette signature, négociée pendant
quatorze mois sous l’égide de l’OUA,
de l’ONU et de grandes puissances dont
la France, l’Allemagne, les Etats‑Unis
et la Belgique, avait donné espoir au
peuple rwandais qui croyait ainsi se
mettre à l’abri d’une débâcle. Il a
ajouté que tous, y compris le
Président Habyarimana, étaient alors
convaincus que la paix était possible
au Rwanda, mais que l’assassinat, le
21 octobre 1993, par des militaires
extrémistes de l’armée burundaise à
dominance tutsie, du Président
burundais, Melchior Ndadaye, Hutu, et
premier Président démocratiquement élu
dans son pays, avait terriblement
ébranlé la confiance des Rwandais dans
les chances d’une coexistence
pacifique fondée sur le partage du
pouvoir entre les composantes de la
société rwandaise, telle que la
prévoyait l’accord de paix.
Il a ajouté que le retard de plus de
deux mois dans la constitution et
l’envoi de la force internationale au
Rwanda, la MINUAR, dont l’arrivée
était initialement prévue dans les
trente‑sept jours suivant la signature
de l’accord, avait été un autre
facteur d’hésitation dans sa mise en
application. En effet, le gouvernement
de transition à base élargie (GTBE)
prévu par l’accord d’Arusha n’ayant
pas pu être mis en place à la date
prévue, à cause du retard du
déploiement des forces de la MINUAR,
le parti CDR, Coalition pour la
défense de la République, profita de
ce délai pour réclamer sa
participation aux institutions alors
qu’il avait auparavant refusé de
signer le code d’éthique politique qui
constituait une condition préalable à
cette participation.
Il a précisé que cette manoeuvre, qui
modifiait les termes de l’accord de
paix, avait donné au FPR l’occasion de
radicaliser ses positions. Le FPR
refusa d’envoyer ses députés à la
cérémonie de prestation de serment
pour la mise en place du parlement de
transition à base élargie, prévue par
l’accord de paix, et se mit
ouvertement à préparer la guerre, au
vu et au su de tout le monde.
M. Faustin Twagiramungu a cité
plusieurs signaux qui montraient qu’on
allait vers la guerre : les gens
creusaient sans relâche des tranchées
en pleine capitale, le FPR
transportait clandestinement ses
militaires de la zone de Mulindi, sous
son contrôle, vers le casernement qui
lui avait été accordé par les accords
d’Arusha dans la ville de Kigali de
façon à accroître son effectif en
prévision des combats.
Il a ajouté que le Président
Habyarimana avait tenté en vain de
s’entretenir en tête à tête avec le
général Kagame pour essayer d’aplanir
les divergences quant à la mise en
place des institutions, avant
l’installation du bataillon du FPR
dans la capitale. Le Président
Museveni avait en effet accepté
d’organiser à Entebbe au mois
d’octobre 1993 une rencontre entre les
parties. En sa qualité de Premier
Ministre désigné par les accords de
paix, M. Faustin Twagiramungu faisait
partie de la délégation du
Gouvernement rwandais. Cependant,
après les civilités d’usage, il ne put
y avoir de tête-à-tête entre les deux
protagonistes, le Général Kagame ayant
refusé de s’entretenir avec le
Président Habyarimana.
M. Faustin Twagiramungu a indiqué que,
déçu par ce manque d’ouverture de la
part d’un adversaire politique mais
futur partenaire, le Président
Habyarimana s’était résolu lui‑même à
radicaliser ses positions mais que
cette radicalisation n’avait profité
qu’au Général Kagame qui en avait fait
une exploitation politique, et surtout
médiatique, pour diaboliser davantage
son adversaire.
Il a rappelé que l’accord d’Arusha
n’avait laissé aucun pouvoir au
Président Habyarimana, sauf celui de
cosigner avec un Premier Ministre de
l’opposition certaines lois et
documents officiels et qu’après vingt
ans de pouvoir sans partage, il
pouvait être difficile pour un
dictateur de se rendre compte que
l’accord qu’il avait signé lui-même
mettait presque fin à ses fonctions.
Il a ajouté que les rumeurs de
destitution future du Président
Habyarimana propagées à Kigali par le
FPR avaient contribué encore davantage
à renforcer sa résistance à
l’application de l’accord de paix et à
lui faire rechercher des appuis dans
d’autres partis politiques en vue de
constituer une minorité de blocage au
Parlement. Il a ajouté que, le 5 janvier
1994, c’est parce que le Président
Habyarimana croyait avoir atteint son
objectif de disposer de cette minorité
de blocage, qu’il avait accepté de
prêter serment conformément à l’accord
de paix d’Arusha, sans se soucier en
revanche des procédures légales
régissant la désignation des membres
du parlement de transition à base
élargie.
Il a alors énuméré les principales
raisons qui ont entravé la mise en
application de l’accord de paix
d’Arusha : la formation et
l’entraînement des milices ; la
politisation de l’armée ; la radio des
Mille collines ; la division du MRND
en des factions non déclarées ; le
bras de fer entre le Premier Ministre
de l’opposition et le Président de la
République ; le départ des militaires
français ; la présence du bataillon du
FPR à Kigali ; la faiblesse de la
MINUAR ; la faiblesse de la
gendarmerie rwandaise et son manque de
neutralité ; la division des partis en
deux factions, modérée et Hutu
power ; la monopolisation des
négociations de l’accord de paix par
certains ministres de l’opposition et
le FPR ; la marginalisation du
Président de la République ; les
menaces non réprimées des extrémistes
du parti CDR soutenus par certains
extrémistes du MRND ; la distribution
d’armes par le FPR et le MRND aux
membres de certaines formations ; la
propagande du FPR sur Radio Muhabura ;
l’incompétence du représentant spécial
du Secrétaire général des Nations
Unies, le Camerounais Jacques‑Roger
Booh‑Booh et de ses collaborateurs
civils, inexpérimentés dans la
résolution des conflits ; le conflit
d’autorité entre le Général Romeo
Dallaire, commandant la MINUAR et le
représentant spécial du Secrétaire
général ; la préparation de la guerre
par le FPR, et notamment le
déploiement de ses agents à travers le
pays dans le but d’y créer la
confusion et d’inciter les populations
à la violence ; l’assassinat du
Président du parti CDR, Martin Bucyana,
en février 1994, et auparavant celui
du Ministre Gatabazi, Secrétaire
exécutif du parti social démocrate PSD,
et les massacres qui s’en sont suivis
à Kigali. Il a précisé que les
extrémistes des deux bords espéraient
que ces incidents graves allaient
favoriser la reprise des hostilités et
mettre ainsi un terme à l’accord de
paix.
Il a estimé qu’au regard de l’ensemble
de ces événements dramatiques, le rôle
de la France n’était peut-être pas
primordial.
Abordant alors la période du génocide,
M. Faustin Twagiramungu a exposé qu’un
peu plus de deux mois après le début
des tueries, c’est‑à‑dire très
tardivement, la France, seule contre
tous, était parvenue, difficilement, à
faire adopter une résolution au
Conseil de sécurité des Nations Unies
pour une intervention au Rwanda, afin
d’empêcher le massacre des populations
innocentes dans le sud du pays, où il
était encore possible d’intervenir,
intervention qui prit ensuite le nom
d’opération Turquoise.
Il a jugé que la France avait fait son
possible dans cette zone, qu’elle
avait soigné les blessés et les
malades, allant même dans certains cas
jusqu’à enterrer les morts laissés sur
les routes et dans les brousses par
les Interahamwe, et surtout qu’elle
avait permis de sauver des vies
humaines.
Il a précisé que le Président
ougandais lui avait lui‑même confirmé,
le 3 juillet 1994, lors d’une audience
qu’il lui avait accordée dans sa
résidence privée, dans le sud‑ouest de
l’Ouganda, que la zone humanitaire
sûre avait été créée après qu’il eut
été consulté par la France. Le souhait
du Président français, selon M. Museveni,
était non seulement de créer une ligne
de démarcation entre cette zone et la
zone occupée par le FPR mais aussi
d’arrêter les massacres et la guerre
et d’inviter les belligérants à
négocier un cessez-le-feu. Le
Président ougandais aurait, selon ses
termes, communiqué cette option au
Général Kagame qui l’aurait refusée,
préférant continuer la guerre jusqu’à
la victoire finale.
M. Faustin Twagiramungu a jugé évident
que, si les forces américaines,
françaises et belges, stationnées au
Rwanda et dans la région, en attente
de l’évacuation de leurs
ressortissants respectifs au début du
génocide, avaient été autorisées à
temps, par une résolution des Nations
Unies, à se transformer en force
d’imposition de la paix, le génocide
et les massacres n’auraient
certainement pas eu lieu.
Il a ajouté que les Nations Unies
avaient commis une erreur très grave
en acceptant le retrait de la plupart
des forces de la MINUAR pendant le
génocide au lieu de renforcer ses
effectifs et en n’ayant pas, face à la
gravité de la situation, changé son
mandat. Il a estimé que si la France,
accusée à cette époque d’avoir soutenu
le Président Habyarimana, ne pouvait
pas intervenir seule malgré sa bonne
volonté, en revanche, il était
difficile de comprendre les raisons
pour lesquelles les Etats‑Unis et la
Grande-Bretagne ou d’autres pays,
n’avaient pas pris conscience que le
génocide en cours devait être arrêté
par tous les moyens, au lieu de s’en
tenir au syndrome somalien ou à la
mort des dix Casques bleus belges.
Il a considéré que cette attitude
était d’autant plus insupportable que
près d’un million de personnes ont
trouvé la mort dans l’indifférence
totale de la communauté internationale.
En revanche, il a estimé que
l’opération Turquoise, bien qu’elle
soit intervenue tardivement, et malgré
les suspicions qui l’entouraient,
avait été appréciée et jugée très
favorablement par les Rwandais et que
ceux‑ci en avaient grandement besoin.
Il a cité un témoignage tiré des
messages adressés par des déplacés, au
nombre desquels se trouvaient des
fonctionnaires du gouvernement actuel
de Kigali : “ Les déplacés de la
zone humanitaire sûre à Kibuye sont
reconnaissants envers les militaires
français de l’opération Turquoise et
de la manière dont ils ont assuré la
sécurité et l’encadrement, et leur
assistance. Les déplacés de la zone
humanitaire sûre à Kibuye remercient
le gouvernement français pour avoir
mis sur pied une telle opération au
moment où la communauté internationale
semblait être indifférente à la
tragédie qui se déroulait au Rwanda.
Par cette opération et par d’autres
actions qui l’ont accompagnée ‑aide
médicale, aide alimentaire et
matérielle‑ la France a démontré que
son amitié envers l’Afrique en général,
et envers le Rwanda en particulier,
allait au-delà de toutes
considérations. ”
Concernant l’assassinat du Président
Habyarimana, qui a servi de détonateur
au génocide, M. Faustin Twagiramungu a
rappelé les deux hypothèses avancées
par l’opinion nationale et
internationale selon laquelle
l’attentat est, soit l’oeuvre de
militaires extrémistes des FAR
farouchement opposés à la mise en
place du gouvernement de transition à
base élargie, issu des accords de paix
d’Arusha, soit l’oeuvre du FPR, avec
la complicité possible du Président
ougandais ou encore d’une main
occidentale.
Il s’est étonné que, quatre ans après,
rien ne permette d’infirmer ou de
confirmer l’une ou l’autre de ces
hypothèses, et cela parce qu’aucune
enquête officielle n’a été menée ni
par le Gouvernement rwandais, ni par
la communauté internationale, alors
que le Président d’un pays étranger a
également péri dans cet attentat du 6 avril
1994. Remarquant que la France aussi
aurait dû s’efforcer de faire procéder
à cette enquête, ne fût-ce que pour
éclaircir les circonstances de la mort
de ses ressortissants qui composaient
l’équipage de l’avion présidentiel, il
a cependant estimé que ses relations
avec le régime actuel ne s’y prêtaient
pas.
Il a jugé nécessaire que des questions
essentielles soient éclaircies pour
sortir de la confusion actuelle, et
que l’on sache notamment pourquoi le
régime de Kigali s’oppose à toute
enquête sur cet attentat alors que
c’est l’élément qui a déclenché le
génocide et les massacres d’avril à
juillet 1994. Il a fait valoir que,
s’il s’avérait qu’il est étranger à
cette affaire, les soupçons qui pèsent
sur lui seraient dissipés.
Il a déclaré que lui‑même, lorsqu' il
était encore Premier Ministre, avait
soulevé en Conseil des Ministres la
question d’une enquête nationale ou
internationale sur l’attentat mais que
le Président et le Ministre de la
Défense lui avaient répondu que ce
n’était pas une priorité pour le pays,
et que pour les autres Rwandais
assassinés, aucune enquête n’avait été
menée.
Il a également fait remarquer qu’au
début de l’année 1995, lorsque le
Gouvernement du Burundi a
officiellement demandé au Gouvernement
rwandais de mener une enquête pour
élucider les circonstances de la mort
du Président Cyprien Ntaryamira, la
vice-présidence et la présidence de la
République rwandaise ont réagi d’une
façon pour le moins suspecte : le
Ministre de la Justice d’alors, M. Nkubito,
à qui le dossier avait été confié, a
adressé une lettre au représentant
spécial du Secrétaire général des
Nations unies, sollicitant son
concours, mais le Directeur de cabinet
du Président, accompagné de hauts
cadres de la vice-présidence, a été
dépêché très rapidement auprès du
Ministre de la Justice avec l’ordre de
rattraper l’original de la lettre
avant qu’elle ne parvienne aux bureaux
du représentant spécial et de le
détruire ainsi que les copies
éventuellement distribuées, ce qui
revenait à retirer ainsi la demande
d’enquête. M. Faustin Twagiramungu a
précisé qu’il existait des témoins de
ce qu’il avançait, et que ceux‑ci
étaient même dans l’assistance.
S’agissant du rôle des armées
étrangères dans la guerre du Rwanda,
il a ajouté qu’on avait l’impression,
lorsqu’on débat de cette question,
qu’une seule partie n’avait pas le
droit à l’assistance extérieure, c’est‑à‑dire,
curieusement, l’agressé, le
gouvernement légitime du Rwanda et ce
pays lui‑même, comme si l’autre partie
au conflit avait mené la guerre
pendant quatre ans avec des pierres et
des bâtons. S’étonnant de ce parti
pris, il s’est demandé pourquoi, alors
qu’aujourd’hui l’on s’empresse pour
désigner les fournisseurs d’armes du
gouvernement rwandais de l’époque
1990-1994 ‑la France, l’Afrique du Sud
et l’Egypte‑ personne ne veut, en
revanche, évoquer le rôle de l’armée
ougandaise ‑la National Resistance
Army (NRA)‑ dans cette guerre, ou
même s’interroger sur les fournisseurs
d’armes du Front patriotique rwandais,
comme si celui‑ci n’avait eu besoin ni
de moyens, ni d’assistance pour
prendre le pouvoir à Kigali.
Il a mentionné l’arrestation, relatée
en septembre 1992 par la presse
américaine, d’un Américain et d’un
Ougandais, à l’aéroport d’Orlando en
Floride, au moment où ils
s’apprêtaient à embarquer pour
l’Ouganda, de façon illicite, une
cargaison d’armes dans laquelle se
trouvaient des missiles antichars et
des lance‑missiles, d’une valeur de
18 millions de dollars. Il a précisé
que le capitaine ougandais arrêté
s’appelait Innocent Bisangua et qu’il
était l’adjoint du secrétaire
particulier du Président Museveni et
le beau-frère de Peter Banyingana,
Major de la NRA et membre du FPR, tué
lui aussi au Rwanda, pendant la
guerre, en octobre 1990.
Il s’est demandé pourquoi, si ces
armes n’étaient pas destinées à un
tiers, l’Ouganda, qui n’était pas sous
embargo, n’avait pas passé sa commande
par les voies autorisées et s’est
étonné que ce type de questions ne
soit jamais posé alors que le Rwanda,
au contraire, était sans cesse mis en
accusation.
Il s’est interrogé également sur la
présence, à la veille du 6 avril 1994,
d’un détachement de Marines américains
à Bujumbura, avec, selon les termes du
Colonel belge Marchal devant la
Commission parlementaire d’enquête du
Sénat belge, des hélicoptères de
combat, et surtout sur les raisons de
l’empressement de ce détachement à
proposer ses services à la MINUAR,
avant même l’assassinat des Présidents
rwandais et burundais. Il s’est
demandé si cette présence n’aurait pas
eu un lien direct avec la présence à
Kigali, l’après-midi du 6 avril 1994,
de l’attaché militaire américain
auprès du Rwanda et du Burundi,
résidant au Cameroun, qui a organisé
l’évacuation des ressortissants et du
personnel de l’ambassade américaine au
Rwanda, le 8 avril 1994.
M. Faustin Twagiramungu a ensuite
achevé son exposé faisant état des
crimes qu’il attribue au FPR.
Il a souligné que, le 6 novembre 1994,
alors qu’il était lui‑même encore Chef
du Gouvernement, son parti, le MDR,
dont il était Président, avait dénoncé
les crimes du FPR et son incompétence
dans un document de trente-deux pages.
Il a précisé que ce document, qui
était public, dénonçait franchement un
second génocide, perpétré par le FPR,
ainsi que les méthodes qu’il utilisait
pour exterminer ses opposants, tous
qualifiés d’Interahamwe, ce terme
désignant, pour ses éléments
extrémistes, les Hutus d’une façon
générale.
Ajoutant que personne ne naissait
extrémiste, il a exposé que, de 1990 à
1994, la communauté internationale
avait préféré ignorer les crimes du
FPR commis dans le nord du pays, alors
que presque un million de personnes
avaient fui cette région pour échapper
aux massacres systématiques de 1991 et
1993.
Il a jugé que, d’avril à juillet 1994,
il y avait eu une sorte de compétition
dans l’extermination des populations,
entre les soldats du FPR et les
Interahamwe, dans les régions sous
leur contrôle. Il a également insisté
sur le fait que, de juillet 1994 à mai
1998, les crimes n’ont jamais cessé et
se sont même étendus aux camps de
réfugiés de l’ex‑Zaïre, le FPR, qui
considérait les réfugiés globalement
comme des criminels, les ayant
poursuivis et en ayant massacré sans
doute plus de 200 000 tout au long de
leur exode. Il s’est scandalisé du
silence qui a régné sur ces faits et
de l’interprétation selon laquelle
tous ces réfugiés étaient des
criminels et des Interahamwe. Il a
déclaré que le fait que les Rwandais
hutus restaient impuissants devant ces
crimes ne les leur faisait pas oublier
pour autant.
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