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Entretien
avec Faustin Twagiramungu, ancien premier ministre rwandais
LE
MONDE | 21.08.03 |
Lundi
25 août, le premier scrutin depuis le génocide de 1994 l'oppose au chef de
l'Etat, Paul Kagamé.
Ancien
premier ministre du gouvernement d'union nationale au lendemain du génocide de
1994, Faustin Twagiramungu, 58 ans, est le seul adversaire de poids du président-candidat
Paul Kagamé lors du premier scrutin pluraliste que le "Pays des mille
collines" s'apprête à organiser, lundi 25 août, depuis son indépendance.
Cette
élection doit mettre fin à la "transition" de neuf ans engagée
après l'holocauste africain.
Exilé
depuis huit ans, pourquoi êtes-vous rentré au Rwanda pour participer à l'élection
présidentielle ?
Je
me serais senti coupable de ne pas y participer. Quand j'ai entendu le
gouvernement rwandais annoncer la fin de la "transition" et que
j'ai compris que le président Kagamé allait être élu sans difficulté, face
à des candidats inexistants, je me suis décidé à agir. Je me sentais
interpellé par mes camarades morts, tous les responsables politiques rwandais
qui voulaient instaurer la démocratie dans ce pays et qui ont été assassinés,
pendant le génocide ou après. Je me demandais ce qu'ils feraient s'ils étaient
vivants, comme moi. Je suis sûr qu'ils n'auraient pas croisé les bras, et je
veux donc continuer leur combat.
Pourquoi
avez-vous menacé de suspendre votre campagne, voire d'annuler votre
participation au scrutin ?
Les
conditions de la campagne, depuis le début, sont totalement anormales. Les
attaques contre mes supporteurs et contre ma personne ont été continuelles.
Les gens qui me soutiennent sont menacés dans tout le pays. Trois d'entre eux
ont été assassinés. Des gens qui veulent faire campagne pour moi sont convoqués
tous les matins par la police et ne sont libérés que le soir, d'autres ont dû
être hospitalisés après avoir été brutalisés. En ce qui me concerne, le
pouvoir m'a accusé de "divisionnisme", ce qui est une
accusation très grave au Rwanda.
Que
signifie-t-elle ?
En
théorie, ce terme désigne le fait de dresser les Rwandais les uns contre les
autres, sur une base ethnique, Hutus contre Tutsis. En réalité, il est utilisé
à tort et à travers. On cherche à me diaboliser, parce que je mentionne
l'existence des Hutus et des Tutsis. Ces mots sont devenus tabous. Or, cette
identité, au Rwanda, existe bel et bien, que je sache. Le "divisionnisme"
n'est qu'une étiquette que le FPR -Front patriotique rwandais, au pouvoir-
a inventée pour écarter tous ceux qui osent l'affronter. Critiquer le FPR
implique d'être accusé de menacer la réconciliation et l'unité nationales.
Neuf
ans après le génocide, le Rwanda est-il encore loin de l'apaisement ?
Je
crois que le risque d'un nouveau génocide est écarté, mais le pays n'en a pas
fini avec son passé de massacres. Le Rwanda a besoin d'une Commission vérité
pour faire la lumière sur tous les crimes commis. L'idéologie dominante
affirme que le seul véritable crime est le génocide, qui a touché les Tutsis.
Mais c'est oublier que des Hutus, aussi, ont été tués au même moment. C'est
oublier également que des crimes de guerre ont été commis -par le FPR-
contre des Hutus. Seulement, aborder ces questions aujourd'hui dans ce pays
revient à être accusé automatiquement d'être un "génocidaire"
potentiel, ou un "divisionniste". Si ces questions continuent
d'être occultées, ce pays continuera d'avoir des problèmes. A terme, des
conflits auront de nouveau lieu si toute la lumière n'est pas faite sur
l'ensemble des crimes. La souffrance, au Rwanda, n'a pas été le monopole d'une
ethnie. Je crois que les Hutus aussi ont souffert. Il faut qu'on déballe les
choses. C'est la vérité fondamentale qui fait les réconciliations nationales.
Vous
dénoncez l'instauration d'une "dictature dure" au Rwanda mais
vous participez aux élections. Avez-vous passé un marché avec le pouvoir ?
Certainement
pas. Je ne compte pas devenir ministre après les élections. J'ai pris mon
courage, ma détermination et ma responsabilité politique à deux mains pour
rentrer au Rwanda, où le président Kagamé croyait qu'il n'aurait pas
d'opposant véritable. Maintenant, me voici. Je ne suis pas rentré pour jouer
le rôle d'accompagnateur de Paul Kagamé, mais pour continuer le processus de démocratisation
entamé dans les années 1990. En admettant que je ne gagne pas les élections,
mais que j'obtienne un pourcentage intéressant, de l'ordre de 40 %, je
deviendrai un opposant sérieux. Toute la vie politique est à reconstruire. Les
partis, au Rwanda, ont perdu toute légitimité. Celui dont j'ai été le président,
le Mouvement démocratique républicain (MDR), est neutralisé et miné par des
rivalités internes. Les autres n'ont pas de base et ont prêté allégeance au
FPR. Il me faudra créer un nouveau parti. Dans l'immédiat, je vais participer
à l'élection présidentielle. Je ne retirerai pas ma candidature. Advienne que
pourra.
Propos
recueillis par Jean-Philippe Rémy
Un
Hutu modéré opposant de toujours
Ayant
lui-même échappé de justesse aux tueurs lors du génocide de 1994, Faustin
Twagiramungu a conduit le gouvernement d'union nationale pendant un an, jusqu'à
sa démission, en août 1995, et son départ pour Bruxelles. Opposant à
l'ancien régime du président Juvénal Habyarimana, il avait fondé, en 1991,
le Mouvement démocratique républicain (MDR). Ce parti s'était ensuite scindé
en une aile radicale, le "Hutu power", et une aile favorable
aux négociations avec le Front patriotique rwandais (FPR), le mouvement rebelle
tutsi que conduisait alors Paul Kagamé, l'actuel chef de l'Etat. Chef de file
des modérés, devenu premier ministre après le génocide, Faustin Twagiramungu
a accusé le FPR de vouloir monopoliser le pouvoir et faire des Hutus
(majoritaires) des citoyens de seconde zone. Il est rentré au Rwanda, le 20 juin,
pour affronter Paul Kagamé, grand favori de l'élection présidentielle.
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