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«
MANIFESTE DES BAHUTU »
[1 Mission de
visite des Nations Unies dans les Territoires sous Tutelle de l’Afrique
Orientale (1957), Rapport sur le Ruanda-Urundi et résolution y afférente adoptée
psi le Conseil de Tutelle, le 25 juillet 1958, Document O.N.U., T/1402, Annexe
I, pp. 39-42.]
NOTE SUR L’ASPECT SOCIAL DU PROBLEME RACIAL lNDIGENE AU RWANDA
Des rumeurs seront déjà parvenues à l’Autorité du
gouvernement par la presse et peut-être aussi par la parole au sujet de la
situation actuelle des relations muhutu-mututsi au Ruanda. Inconscientes ou non,
elles touchent un problème qui nous paraît grave, problème qui pourrait déparer
ou peut-être même un jour torpiller l’oeuvre si grandiose que la Belgique
réalise au Ruanda. Le problème racial indigène est sans doute d’ordre intérieur
mais qu’est-ce qui reste intérieur ou local à l’âge où le monde en arrive?
Comment peut-il rester caché au moment où les complications politiques indigènes
et européennes semblent s’affronter? Aux complications politiques, sociales et
économiques s’ajoute l’élément race dont l’aigreur semble s’accentuer de plus en
plus. En effet, par le canal de la culture, les avantages de la civilisation
actuelle semblent se diriger carrément d’un côté — le côté mututsi — préparant
ainsi plus de difficultés dans l’avenir que ce qu’on se plaît à appeler
aujourd’hui « les problèmes qui divisent ». ll ne servirait en effet à rien de
durable de solutionner le problème mututsi-belge si l’on laisse le problème
fondamental mututsi-muhutu.
C’est à ce problème que nous voulons contribuer à apporter
quelque éclaircissement. II nous a paru constructif d’en montrer en quelques
mots les réalités angoissantes à l’autorité tutélaire qui est ici pour toute la
population et non pour une caste qui représente à peine 14 pour 100 des
habitants.
La situation actuelle provient en grande partie de l’état
créé par l’ancienne structure politico-sociale du Ruanda, en particulier le
buhake et de l’application à fond et généralisée de l’administration
Indirecte, ainsi que par la disparition de certaines Institutions sociales
anciennes qui ont été effacées sans qu’on ait permis à des institutions modernes
occidentales correspondantes de s’établir et de compenser. Aussi serions-nous
heureux de voir s’établir rapidement le syndicalisme, aider et encourager la
formation d’une classe moyenne forte, La peur, le complexe d’infériorité et le
besoin « atavique » d’un tuteur, attribuée à l’essence du Muhutu, si tant est
vrai qu’ils sont une réalité, sont des séquelles du système féodal. A supposer
leur réalité, la civilisation qu’apportent les Belges n’aurait pas réalisé
grand-chose, s’il n’était fait des efforts positifs pour lever effectivement ces
obstacles à l’émancipation du Ruanda Intégral.
Objections prétextées contre la promotion muhutu
Contre l’ascension du Muhutu, nombreuses sont les objections
qu’on prétexte. Sans ignorer les déficiences du Muhutu, nous pensons que chaque
race et chaque classe a les siennes et nous voudrions une action qui les corrige
au lieu de refouler systématiquement les Bahutu dans Une situation éternellement
inférieure. On prétexte spécialement :
a) « Que les Bahutu furent chefs dans le pays ». Anachronisme
raffiné que le présent ne peut confirmer suffisamment.
b) « Les vertus sociales du Mututsi qui le présenteraient
comme natus ad imperium ». La même vertu peut être présentée autrement
par un Italien que par un Allemand, par un Anglais que par un Japonais, par un
Flamand que par un Wallon.
c) « Qu’ont fait les Bahutu évolués pour l’ascension de leurs
congénères ? » C’est une question d’atmosphère et du
buhake
particulièrement qui a souvent influencé le système des nominations. Ensuite le
manque tic liberté suffisante d’initiative dans une structure absolutiste,
l’infériorité économique imposée au Muhutu par les structures sociales, les
fonctions systématiquement subalternes où ils sont tenus, handicapent tout essai
du Muhutu évolué pour ses congénères.
d) « Que diable ils présentent leurs candidatures ou
attendent que le complexe d’infériorité soit liquidé. » Les candidatures
supposent un sens démocratique, ou alors il faut ignorer ce que ce prétexte peut
laisser entendre de tendance au buhake que les gens ont abandonné (sans
pour cela abandonner le respect de l’autorité). A ce sujet, il faudrait rappeler
la réflexion d’un Hamite notable : « Il ne faudrait pas que les Bahutu soient
élevés par les soins du blanc, mais par la méthode traditionnelle du Mututsi.»
Nous ite pensons pas que l’ancien ennoblissement soit une pratique à ressusciter
dans la rencontre Europe-Afrique
e) « Et les foules suivront ». L’interaction élite-masse est
indéniable, mais à condition que l’élite soit de la masse. Au fond du problème
il s’agit d’un colonialisme à deux étapes: le Muhutu devant supporter le Hamite
et sa domination et l’Européens et ses lois passant systématiquement par le
canal mututsi-leta bmiligi et leta mututsi: La méthode de la remarque
« blanc-hamite-muhutu » est à exclure. Des exemples ont pu montrer que les
« foules » ne suivent pas automatiquement toujours.
f) « L’union, condition du front commun et unique pour
l’indépendance du pays, doit faire taire toutes revendications des bahutu.» Il
est fort douteux que l’union de cette manière — le parti unique — soit vraiment
nécessaire si en fait l’émancipation est fruit mûr!
Ajoutons que la section de la population, que le départ de
l’Européen pourrait réduire dans une servitude pire que la première, aurait tout
au moins le droit de s’abstenir de coopérer à l’indépendance autrement que par
des efforts de travail acharné et des manifestations des déficiences qu’il lui
semble nécessaire de soigner d’abord.
En quoi consiste le problème racial indigène
D’aucuns se sont demandé s’il s’agit là d’un conflit social
ou d’un conflit racial. Nous pensons que c’est de la littérature. Dans la
réalité des choses et dans les réflexions des gens, il est l’un et l’autre. On
pourrait cependant le préciser : le problème est avant tout un problème de
monopole politique dont dispose une race, le Mututsi, monopole politique qui,
étant donné l’ensemble des structures actuelles, devient un monopole économique
et social qui, vu les sélections de facto dans l’enseignement, parvient à
être un monopole culturel, au grand désespoir des Bahutu qui se voient condamnés
à rester d’éternels manoeuvres subalternes, et pis encore, après une
indépendance éventuelle qu’ils auront aidé à conquérir sans savoir ce qu’ils
font. Le buhake est sans doute supprimé, mais il est mieux remplacé par
ce monopole total qui en grande partie occasionne les abus dont la population se
plaint.
Monopole politique. — Les prétendus anciens chefs bahutu ne furent que des exceptions, pour confirmer la règle. Et les occasions
qui permettent même ces exceptions n’existent plus : il ne s’agit évidemment pas
de rétablir la vieille coutume de l’ennoblissement des Bahutu. Quant aux fameux
métissages ou « mutations » de Bahutu en Hamites, la statistique, une généalogie
bien établie, et peut-être aussi les médecins, peuvent seuls donner des
précisions objectives et assez solides pour réfuter le sens commun auquel on se
réfère pourtant pour bien d’autres choses.
Monopole économique et social. — Les privilèges de
son frère qui commande la colline ont toujours concouru à rehausser le Mututsi
privé. Certaines fonctions sociales furent même « réservées » à la noblesse et
la civilisation actuelle par l’administration indirecte n’a fait que renforcer
et quasi généraliser cette réserve.
Le récent partage des vaches a bien montré la faiblesse de la
propriété, en fait de bétail au moins. La terre elle-même dans plus de la moitié
du Ruanda — les régions les plus hamitisées — est à peine une vraie propriété
pour l’occupant. Cette occupation en fait précaire n’encourage guère le travail
et en conséquences les gens qui n’ont que leurs bras pour s’enrichir en sont
désavantagés. Nous laissons sous silence le système de tous genres de corvées,
seuI monopole des Bahutu, le Mututsi ayant ainsi toutes les avances pour
promouvoir les finances de sa maison.
Monopole culturel. — Encore une fois on pourrait
contester la qualité de vrai Hamite à quelques-uns; la sélection de fait (opérée
par hasard ?) que présentent actuellement les établissement secondaires crève
les yeux. Des arguments ne manquent pas alors pour démontrer que le Muhutu est
inapte, qu’il est pauvre, qu’il ne sait pas se présenter. L’inaptitude est à
prouver ; la pauvreté est son lot dans le système social actuel; quant aux
manières, une plus grande largeur d’esprit serait à souhaiter. Demain on
réclamera les diplômes et ce sera juste, et les diplômes ne seront en général
que d’un côté, le Muhutu ne saura même pas le sens de ce mot. Et si par hasard
(la Providence nous en garde) une autre force intervenait qui sache opposer le
nombre, l’aigreur et le désespoir aux diplômes ! L’élément racial compliquerait
tout et il n’y aura plus besoin de se poser le problème : conflit racial ou
conflit social.
Nous croyons que ce monopole total est à la base des abus de
tous genres dont les populations se plaignent. Quelques faits et courants
actuels peuvent faire entrevoir l’état réel d’aujourd’hui.
I) La jeunesse muhutu (quelques éléments batutsi complètement
déchus ont aussi le même sort) qui a pour devise in itineribus semper
à l’intérieur du pays ou à l’extérieur, fuyant le travail — corvée — n’est plus
adaptée à l’état et à la psychologie d’aujourd’hui, n’accepte plus ou à peine la
discipline de la contrainte qui donne d’ailleurs occasion aux abus que les
autorités semblent ignorer.
2) Des pères de famille qui nourrissent leurs familles à
peine; au politique une sorte de programme peut-être inconscient les pousse à
l’antipathie à l’égard de l’Européen; bon nombre ne sont pas sans penser que le
Gouvernement belge est lié à la noblesse pour leur complète exploitation.
3) D’autre part cependant, la réflexion comme celle-ci est
encore courante: « Sans l’Européen, nous serions voués à une exploitation plus
inhumaine qu’autrefois, à la destruction totale.»« C’est même malheureux que ce
ne soit pas l’Européen qui devienne chef, sous-chef ou juge. » Non pas qu’ils
croient l’Européen parfait mais parce de deux maux il faut choisir le moindre.
La résistance passive à des ordres de sous-chefs n’est que la conséquence de ce
déséquilibre et de ce malaise.
4) Le regret des Bahutu de voir comment les leurs sont
refoulés quasi systématiquement à des places subalternes. Toute politique
employée à ce refoulement n’échappe plus qu’à quelques cas. De tout cela à la
guerre civile « froide » et à la xénophobie il n’y a qu’un pas. De là à la
popularité des idées communisantes il n’y a qu’un pas.
Propositions de solutions immédiates
Quelques solutions peuvent être présentées et dont
l’efficacité n’est possible que si le système politique et social actuel du pays
change profondément et assez rapidement.
I) La première solution est un « état d’esprit », — Qu’on
abandonne la pensée (méthode chérie en fait par l’Administration dans nos pays
et qu’on appelle par abus de terme umuco w’igihugu, le respect de la
culture et de la coutume du pays).
2) Au point de vue économique et social. — Nous voulons que
des institutions soient créées pour aider les efforts de la population muhutu
handicapés par une administration indigène qui semble vouloir voir le Muhutu
rester dans l’indigence et donc dans l’impossibilité de réclamer l’exercice
effectif de ses droits dans son pays.
Nous proposons
a) La suppression des corvées. — Les forçats seraient
remplacés par un service des travaux publics (public ou semi-public) engageant
des ouvriers vraiment volontaires, qui seraient défendus par la législation
sociale dont le progrès actuel est considérable. Ce service pourrait se
concevoir et se concrétiser comme la REGIDESO
(organisme de distribution d’eau et
de fourniture de courant électrique)
pour autant que nous la connaissons. La suppression des corvées donnerait aux
populations un minimum de liberté pour entreprendre des initiatives utiles. Des
paresseux — il en est même dans les castes d’élites — seraient surveillés par un
système plus humain.
b) La reconnaissance légale de la propriété foncière
individuelle dans le sens occidental du mot, chacun ayant une superficie
suffisante pour culture et élevage. — Les bikingi (pâturages de la
bourgeoisie) seraient supprimés du moins dans le sens où la coutume les entend
et les protège. Pour cette législation il faudrait qu’un service compétent
détermine quelle superficie peut suffire à une famille de six à huit enfants
étant donné les possibilités productives du sol du Ruanda-Urundi. Tous ceux qui
disposeraient effectivement de cette superficie à l’heure actuelle seraient
enregistrés par la sous-chefferie comme vrais propriétaires dans le sens
occidental; et le reste se ferait peu à peu, aidé par le mouvement de
déplacement qui s’amorce dans certaines régions du pays. Au sujet de la
propriété foncière, il ne faudrait pas que les mesures soient prises trop
rapidement, même sur proposition du Conseil du pays, dont bon nombre des membres
seraient tentés de voir le problème d’une façon unilatérale ou sans tenir compte
de difficultés ou des aspirations concrètes des roturiers de métier.
c) Un fonds de crédit rural. — Il aurait pour but de
promouvoir les initiatives rurales : agricultures rationnelles et métiers
divers. Ce fonds prêterait au manant qui veut s’établir comme agriculteur ou
comme artisan. Les conditions d’accession à ce fonds devraient cependant être
telles qu’il soit abordable au Muhutu ordinaire.
d) L’union économique de l’Afrique belge et de la métropole.
— Cette union devrait se faire selon des normes à préciser et à proposer d’abord
au public et aux responsables avant qu’elles ne soient sanctionnées.
e) La liberté d’expression. — L’on a parlé des efforts
dissolvants d’une certaine presse locale, indigène ou européenne ou même
métropolitains, tendant à diviser les races. Nous pensons quant à nous que
certaines exagérations ont pu avoir lieu comme dans tout journalisme, surtout à
l’âge où en sont les pays considérés. Nous croyons aussi que certaines
expressions ont pu blesser certaines gens non habitués à être contrariés pour
faire à l’ombre tout ce qu’il leur plaît avec les petits et les faibles. Cela a
pu heurter un système sortant à peine de la féodalité. Nous croyons également
que, la liberté d’expression en Afrique belge et sur les problèmes concrets
concernant les populations ne datant pas sérieusement de plus de trois ans,
certaines autorités non habituées à la démocratie et qui peut-être ne la
souhaitent guère se sont émotionnées. Mais nous pensons aussi qu’il ne faut pas,
sous prétexte de ne pas « diviser », taire les situations qui existent ou qui
tendent à exister au préjudice d’un grand nombre et pour le monopole souvent
abusif en fait d’une minorité. Nous sommes convaincus que ce n’est pas la
justice belge ni le Gouvernement belge qui accepterait une union réalisée sur
des cadavres d’une population qui veut disposer de l’atmosphère et des
conditions nécessaires pour mieux travailler et se développer, Avant de demander
la perfection à la presse, ne faudrait-il pas l’exiger des tribunaux indigènes,
de l’administration qui sont de loin plus importants et qui ne donnent que trop
d’occasions aux critiques de la presse? La liberté bien entendue d’expression
n’est-elle pas l’une des bases d’une vraie démocratisation?
3) Au point de vue politique. — Si nous sommes d’accord à ce
que l’administration mututsi actuelle participe de plus en plus au gouvernement
du pays, nous pensons pourtant mettre en garde contre une méthode qui, tout en
tendant à la suppression du colonialisme blanc-noir, laisserait un colonialisme
pire du Hamite sur le Muhutu. Il faut à la base aplanir les difficultés qui
pourraient provenir du monopole hamite sur les autres races habitant plus
nombreuses et plus anciennement le pays.
Nous désirons à cet effet
a) Que les lois et coutumes soient codifiées. — Il est
certain qu’il y a certaines coutumes qu’on ne peut supprimer d’un trait de
plume, mais nous croyons qu’un respect presque superstitieux du fétiche
« coutume » handicape le progrès intégral et solide des populations. Aussi pour
plus de clarté, d’égalité devant la loi, pour moins de confusions et d’abus,
nous demandons que les lois portées par l’autorité belge et les coutumes ayant
encore vigueur utile, raisonnable et non imperméable à la démocratisation du
pays soient recensées en un code qui pourrait être régulièrement révisé et
modifié suivant le degré d’évolution. Les travaux déjà réalisés par les savants
et les législateurs dans l’une et l’autre matière facilitent la rapidité d’un
travail si urgent. Les tribunaux et l’administration indigènes et européens,
l’essor de l’initiative privée en tout domaine ont besoin d’un tel guide. Le
brandissement du glaive de la coutume du pays (umuco w’ igihugu) par les
intérêts monopolistes n’est pas de nature à favoriser la confiance ni à établir
la justice et la paix en face des aspirations actuelles de la population. Il
faut recenser et codifier pour se rendre compte des déficiences réelles et les
corriger, pour favoriser davantage l’initiative privée qui se bute souvent aux
absolutions ou aux interprétations locales dépourvues du sens social.
b) Que soit réalisée effectivement la promotion des Bahutu
aux fonctions publiques (chefferie, sous-chefferie, juges). — Et concrètement
nous pensons qu’il est temps que les conseils respectifs ou les contribuables
élisent désormais leurs sous-chefs, leurs chefs, leurs juges. Dans certaines
localités jugées encore trop arriérées, le pouvoir pourrait proposer aux
électeurs deux ou trois candidats parmi lesquels ils choisiraient leur guide.
c) Que les fonctions publiques indigènes puissent avoir une
période, passé laquelle les gens pourraient élire un autre ou réélire le sortant
s’il a donné satisfaction. — Un tel système sans être raciste donnera plus de
chance au Muhutu et ferait leçon aux abus d’un monopole à vie.
d) Le retrait des chefs de province des conseils de
chefferie.
e) La composition du Conseil supérieur du pays par les
députations de chefferies :
Chaque chefferie déléguant un nombre proportionnel à celui de
ses contribuables, sans exclure les Européens qui auraient fixé définitivement
leur demeure dans la chefferie.
— Nous ne croyons pas simpliste d’accepter les Européens,
fixés définitivement dans la circonscription; c’est qu’établis de cette manière,
ils ont des intérêts définitifs à défendre c’est que la législation doit devenir
de plus en plus élargie et moins discriminatoire, et que les Européens sont tout
au moins aussi utiles qu’un Mututsi établi dans la région.
Des mesures comme celles que nous proposons nous semblent
essentielles si le gouvernement veut baser une oeuvre d’avenir et sans
favoritisme. Nous pouvons comprendre que l’on parle de prudence mais nous
croyons que l’expérience des fameux 900 ans de la domination Mututsi et 56
années de tutelle européenne suffit largement et qu’attendre risque de
compromettre ce que l’on édifie sans ces bases.
4. Au point de vue instruction. — Demain on réclamera les
diplômes et ce sera juste. Or jusqu’ici la sélection qui se fait au stade
secondaire et supérieur crève les yeux. Les prétextes ne manquent bien entendu
pas, et certains ne sont pas dépourvus de tout fondement et ils profitent d’un
système favorisant systématiquement l’avancement politique et économique du
Hamite.
a) Nous voulons que l’enseignement soit particulièrement
surveillé. Que l’on soit plus réaliste et plus moderne en abandonnant la
sélection dont on peut constater les résultats dans le secondaire. Que ce souci
soit dès les premières années, de façon que l’on n’ait pas à choisir parmi
presque les seuls Batutsi en cinquième année. Il n’y a peut-être pas de volonté
positive de sélection, mais le fait est que pour éviter la sélection de fait,
caeteris aequalibus. S’il n’y a pas de places suffisantes, l’on se rapporte
aux mentions de livrets d’identité pour respecter les proportions. Non pas qu’il
faille tomber dans le défaut contraire en bantouisant là où l’on a hamitisé. Que
les positions sociale, actuelles n’influencent en rien l’admission aux écoles,
b) Que l’octroi des bourses d’études (dont une bonne partie
est de provenance des impôts de la population en grande partie muhutu) soit
surveillé par le gouvernement tutélaire, de façon que là non plus les Bahutu ne
soient pas le tremplin d’un monopole qui les tienne éternellement dans une
infériorité sociale et politique insupportable.
c) Quant è l’enseignement supérieur, nous pensons que les
établissements se trouvant dans l’Afrique belge suffisent, mais qu’il faut y
faire admettre le plus grand nombre possible, sans s’opposer toutefois à ce
qu’il y ait des éléments, très capables, qui suivent des spécialités dans les
universités métropolitaines. Quant à l’université au Ruanda, il faudrait ne pas
dilapider un budget que l’on dit déficitaire et monter d’abord l’enseignement
professionnel et technique dont le pays n’a pratiquement rien, alors que cet
enseignement est à la base de ‘émancipation économique. ll ne faut pas obstruer
systématiquement l’entrée dans les universités d’Europe à des candidats triés
sur le volet et envisageant des spécialités immédiatement utiles au pays.
d) Que l’enseignement artisanal, professionnel et technique
sur place soit pour la période qui s’annonce le premier souci du budget, Que cet
enseignement soit le plus vite possible peu de frais, pour permettre aux fils du
peuple d’y accéder. Nous remarquons en effet que les quelques essais
d’installations artisanales semblent destinés à recevoir le trop-plein de la
jeunesse mututsi qui n’a pas de place ou capacités pour entrer dans le
secondaire. Nous souhaitons qu’incessamment et tant qu’on se prépare à la mise
en marche de l’appareil professionnel et technique, chaque chefferie soit munie
d’un centre élémentaire de formation rurale d’au moins deux ans où l’on prolonge
l’enseignement primaire (appliqué à la vie) et surtout où l’on exerce à un
métier manuel les enfants n’accédant pas au stade secondaire. C’est pour nous,
au point de vue enseignement, l’objectif principal immédiat que nous
assignerions aux C.A.C. qui sont somme toute alimentées par les impôts en grande
provenance muhutu. Les crédits aux biru (tambourineurs des cours) et aux
danseurs qui se recrutent normalement parmi la noblesse n’ont pas l’air de
prouver que « c’est l’argent qui manque ».
e) Que les foyers sociaux populaires soient instaurés et
multipliés à l’adresse des jeunes femmes et jeunes filles du milieu rural qui,
vu les finances réduites, ne peuvent accéder aux aristocratiques écoles
ménagères ou des monitrices. L’équilibre de l’évolution familiale du pays exige
la génération de cette éducation de base.
En résumé, nous voulons la promotion intégrale et collective
du Muhutu; les intéressés y travaillent déjà dans les délais que peuvent leur
laisser les corvées diverses. Mais nous réclamons aussi une action d’en haut,
positive et plus décidée. La Belgique a fait beaucoup dans ce sens, il faut le
reconnaître, mais il ne faut pas que son humanité s’arrête sur la route. Ce
n’est pas que nous veuillions un piétinement sur place: nous sommes d’accord que
le Conseil supérieur rnututsi puisse participer progressivement et plus
effectivement aux affaires du pays; mais plus fortement encore nous réclamons du
gouvernement tutélaire et de l’administration mututsi qu’une action plus
positive sans tergiversations soit menée pour l’émancipation économique et
politique du Muhutu de la remorque hamite traditionnelle.
Dans l’ensemble, nous demandons à la Belgique de renoncer à
obliger en fait le Muhutu à devoir se mettre toujours à la remorque du Mututsi.
Que par exemple dans les relations sociales on abandonne d’exiger (tacitement
bien entendu) du Muhutu pour être « acceptable » de se régler sur le
comportement mututsi. Puisque on dit respecter les cultures, il faudrait tenir
compte aussi des différenciations de la culture ruandaise. Le Hamite peut en
avoir une pratique qui plaise bien à l’un ou à l’autre grand, mais nous n’avons
pas encore entendu que tous les autres noirs doivent d’abord passer par une
hamitisation. Il est difficile de démontrer la nécessité de remorquer
perpétuellement le Muhutu au Hamite, la nécessité de la médiation perpétuelle de
cette remorque politique, sociale, économique, culturelle.
Les gens ne sont d’ailleurs pas sans s’être rendu compte de
l’appui de l’administration indirecte au monopole mututsi. Aussi, pour mieux
surveiller ce monopole de race, nous nous opposons énergiquement, du moins pour
le moment, à la suppression des pièces d’identités officielles ou privées des
mentions « muhutu, mututsi, mutwa ». Leur suppression risque de favoriser encore
davantage la sélection en la voilant et en empêchant la loi statistique de
pouvoir établir la vérité des faits. Personne n’a dit d’ailleurs que c’est le
nom qui ennuie le Muhutu; ce sont les privilèges d’un monopole favorisé lequel
risque de réduire la majorité de la population dans une infériorité systématique
et une sous-existence imméritée.
C’est une volonté constructive et un sain désir de
collaboration qui nous a poussés à projeter une lumière de plus sur un problème
si grave devant les yeux de qui aime authentiquement ce pays; problème dans
lequel les responsabilités de la tutrice Belgique ne sont que trop engagées. Ce
n’est pas du tout en révolutionnaires (dans le mauvais sens du mot) mais en
collaborateurs conscients de notre devoir social que nous avons tenu à mettre en
garde les autorités contre les dangers que présentera sûrement tôt ou tard le
maintien en fait — même simplement d’une façon négative — d’un monopole raciste
sur le Ruanda. Quelques voix du peuple ont déjà signalé cette anomalie; la
résistance passive, encore dans l’attente de l’intervention du Blanc tuteur,
risque de s’approfondir devant les abus d’un monopole qui n’est plus accepté;
qu’elle serve d’ores et déjà de signe.
Les autorités voudront donc voir dans cette brève note, est
quelque sorte systématisés, les courants d’idées et les désirs concrets d’un
peuple auquel nous appartenons, avec lequel nous partageons la vie et les
refoulements opérés par une atmosphère tendant obstruer la voie à une véritable
démocratisation du pays : celle-ci envisagée par la généreuse Belgique et
vivement souhaitée par la population avide l’une atmosphère politico-sociale
viable et pour la promotion intégrale et collective du peuple.

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Réactions au
manifeste des Bahutu
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